Absentéisme parlementaire : quand les députés ne votaient pas
Aurélien Laparro signe un ouvrage assez technique, mais fondamentalement intéressant sur une ancienne pratique visant à pallier l’absentéisme parlementaire. Entre 1876 et 1959, les députés ne votaient presque pas.
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De l’absentéisme parlementaire d’hier à aujourd’hui
Vendredi 27 février 2026 : les députés examinent le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. Ils sont une cinquantaine en hémicycle, à peine plus que la veille. Tous ou presque s’insurgent contre le calendrier imposé par le gouvernement, qui a tenu à maintenir le texte sur cette semaine, alors que la moitié des députés sont en campagne pour les élections municipales.
Cette scène n’aurait pas pu avoir lieu sous la IIIe République. Pourquoi ? Parce que de 1876 à 1959, une pratique bien commode permettait aux députés de zapper la séance publique : le recours aux « boîtiers ».
À cette époque, le vote se faisait à main levée ou par le dépôt dans une boîte individuelle, d’un bulletin blanc ou bleu. Que faire des absents ? Progressivement, des députés ont été chargés de voter à leur place. Ils gardaient les boîtes et déposaient pour leurs collègues, de banc ou de groupes, les « bons » bulletins. Par temps de grand absentéisme parlementaire, cette fonction de boîtier a même été effectuée par… les huissiers de l’Assemblée nationale, les boîtiers étant eux-mêmes absents.
Neuf présents, 557 votants
La scène vous semble absurde ? En 1912, un scrutin clôture la séance « Malgré une légère opposition d’un des 9 présents, on passe au vote. Les huissiers parcoururent les rangs, ouvrirent d’un geste respectueux les boîtes de députés, prirent eux-mêmes beaucoup de cartons bleus et quelques cartons blancs. On dépouilla le scrutin et très gravement le président annonça qu’il résultait du vote, par 444 voix, contre 113, qu’il y aurait séance samedi. » 557 votants théoriques pour seulement 9 députés réellement présents.
Au fil de la lecture, une question très dérangeante surgit : les députés étaient-ils réellement présents lorsqu’ils ont voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 ? Aurélien Laparro a anticipé l’interrogation du lecteur et confirme, sources photographiques à l’appui qu’il ne s’agissait pas d’un vote par boîtier interposé. Les députés étaient bien physiquement présents.
C’est d’ailleurs l’une des forces de cet ouvrage : il est illustré. Ayant fouillé les archives photo, il a mis la main sur les photographies de presse montrant non seulement les boîtes, mais aussi les boîtiers.
Disparition des boîtes, persistance des boîtiers
À partir de 1959, la pratique des boîtiers tombe totalement en désuétude. D’une part, le vote électronique a été instauré. Au fil des ans, une autre pratique — que l’auteur n’aborde pas — a probablement contribué à endiguer l’absentéisme : la présence des caméras. Les députés et les journalistes qui ont connu l’époque durant laquelle les Questions au Gouvernement étaient diffusées sur France 3 s’en souviennent : l’hémicycle était plein. Ce n’était pas par civisme soudain, mais par instinct de visibilité. Personne n’a oublié les vestes de Lucien Degauchy.
Si on peut « tricher » sur un vote par boîtiers en 1912, on ne peut plus le faire en 2026. En reprenant l’exemple de la séance du vendredi 27 février 2026, on constate que Sarah Legrain et Raphaël Arnault ont participé aux scrutins. Or, ils étaient physiquement absents et on peut le constater par les vidéos. Ils ont simplement délégué leur vote.
Les quatre-vingt-sept premières pages se lisent comme un roman. La suite, plus technique, est réservée aux spécialistes. Mais ce que révèle Aurélien Laparro dépasse largement son objet d’étude : les boîtiers ont disparu en 1959, emportés par le vote électronique et l’article 27 de la Constitution. L’opacité du vote parlementaire, elle, n’a pas disparu — elle s’est juste modernisée. À l’Assemblée nationale, les délégations de vote ne sont toujours pas publiques. On ne sait pas qui vote pour qui. Au Sénat, certaines séances suffisent à convaincre que l’article 27 de la Constitution — qui garantit le vote personnel des parlementaires — relève encore aujourd’hui de la fiction. Les boîtes en bois ont disparu. Pas les boîtiers.
