Vincent Bolloré a passé plus de deux heures à expliquer qu’on devait appliquer au service public de l’audiovisuel, la purge budgétaire qu’il a infligée à Canal+.
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Bolloré en cost-killer devant la commission d’enquête sur l’audiovisuel public

Ce mardi 24 mars 2026, en plein milieu de la séance des questions au gouvernement, Vincent Bolloré, industriel et magnat des médias, était auditionné devant la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public.

Pourquoi auditionner Vincent Bolloré ? La réponse est donnée dès le départ : en raison de ses parts dans Banijay, société de production, qui vend des contenus à France Télévisions. Il a évacué le sujet très rapidement. Selon ses déclarations, il ne possèderait que 5 %. Cependant, ce qui a semblé intéresser les députés, c’est surtout le côté cost-killer de Vincent Bolloré.

Ce dernier l’a dit durant les plus de deux heures d’audition : l’audiovisuel public coûte trop cher et les 4 milliards que cela représente, pourraient financer d’autre chose. Il a notamment appelé de ses vœux un financement entièrement privé, par la publicité, faisant allégrement la comparaison avec Canal +.

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4 milliards pour quoi ?

Si le chiffre de 4 milliards peut sembler important, il faut savoir que cette somme ne recouvre pas une seule entité. Ces 4 milliards sont ventilés entre France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, Arte, l’INA et TV5 Monde. Au sein de France Télévisions, il y a les chaînes nationales, qui sont au nombre de cinq, les 24 chaînes locales que composent France 3 Régions, les neuf chaînes d’outre-mer et France 24. France Télévisions capte 63 % du financement.

C’est donc tout un réseau d’informations et de contenus qui sont proposés gratuitement aux Français, sur l’ensemble du territoire, aussi bien en France métropolitaine qu’en outre-mer.

Les 37 % restants sont répartis entre Radio France, qui prend 16 %, France Médias Monde 8 %, de même qu’Arte. INA, qui permet d’avoir des archives pèse 3 % et TV5 Monde, 2 %.

Si le coût de 4 milliards a été dit, redit et répété, la masse salariale n’a jamais été mentionnée. Les chiffres ne sont pas clairement énoncés dans le rapport de la Cour des comptes sur France Télévisions. Néanmoins dans un avis sur le projet de loi de finances pour 2026 : audiovisuel et avances à l’audiovisuel public, on retrouve cette information « Delphine Ernotte Cunci l’a souligné, la masse salariale a été réduite de façon drastique : plus de 900 personnes en quatre ans, soit une baisse de 10 % des effectifs ». Cela concerne uniquement France Télévisions.

Mais, au-delà de la question du coût, l’aspect qui n’est jamais abordé par Vincent Bolloré ni par les membres de la commission, est le cahier des charges.

Des obligations lourdes

France Télévisions, Radio France et France Médias Monde ont une mission d’intérêt général, régie par la loi n° 86-100, art. 43-11 et pour faire respecter cette mission, ces trois entités ont des cahiers des charges très précis à respecter.

En ouvrant le cahier des charges de France Télévisions, on découvre que chaque émission de chaque tranche horaire de chaque chaîne doit répondre à des objectifs très ciblés et très spécifiques.

Par ailleurs, il existe une autre particularité, qui a été totalement omise : le plafond de publicités.

Un service public sans argent public ?

Interrogé en tant que « cost-killer » pour reprendre les mots du président de la commission d’enquête, Jérémie Patrier-Leitus, Vincent Bolloré répond « un service public qui ne coûte pas d’argent, c’est bien » et précisant qu’il était favorable à un service public de l’audiovisuel financé par la publicité.

En France, la diffusion de la publicité est réglementée. « En journée, la publicité est autorisée dans la limite de 6 minutes par heure en moyenne quotidienne, contre 9 minutes sur les chaînes privées, sans pouvoir dépasser 8 minutes pour une heure d’horloge donnée (12 minutes sur les chaînes privées) ». Elle est encore plus encadrée à la radio.

Pour que le service public de l’audiovisuel puisse se financer entièrement par la publicité, il faudrait donc revoir les obligations contenues dans la loi et dans les cahiers des charges, afin de laisser aux chaînes la liberté de choisir leurs programmes, comme l’a fait Canal+, mais également, supprimer le plafond de la publicité, pour a minima l’aligner sur celui des chaînes privées.

Canal+ : la comparaison erronée

Tout au long de l’audition, Vincent Bolloré a insisté pour dire que lors de son arrivée à Canal+, il a procédé à des coupes, qu’il a remis les comptes au carré, etc. Le sous-entendu était très clair : si lui a pu le faire, l’État peut le faire sans difficulté.

En dehors des questions liées aux missions de service public et de cahiers des charges, Vincent Bolloré oublie un point essentiel : Canal+ n’a jamais été une chaîne publique. En dépit de son caractère exotique lors de sa création, elle a bénéficié d’une certaine mansuétude des pouvoirs publics. Canal+ n’a jamais reçu d’ordres concernant les programmes qu’elle devait diffuser. Elle a même diffusé de la pornographie — en crypté — tous les premiers samedis du mois dès août 1985, alors que M6 n’avait le droit qu’aux films érotiques le dimanche soir, en troisième partie de soirée. En dépit de différentes tentatives politiques, ce point n’a jamais été remis en cause par le CSA, ni par le gouvernement.

Pourtant, alors que les députés présents sont tous de la génération Canal+, personne n’a semblé gêné par cette comparaison persistante entre France Télévisions et Canal+.

Ils n’ont pas non plus relevé la curieuse contradiction, qui se faisait jour : si le service public de l’audiovisuel doit se financer seul, par de la publicité, pourquoi devrait-il respecter un cahier des charges plus contraignant que les chaînes privées ? Vincent Bolloré a indiqué qu’avoir un label « soutien de l’État » suffirait au rayonnement. Pourtant, CNN, chaîne privée, est connue dans le monde entier, contrairement à PBS.

Reste une interrogation : le rapporteur et le président ont-ils auditionné Vincent Bolloré pour avoir une sorte de validation par un industriel qu’on pouvait faire des coupes dans le financement de l’audiovisuel ? Il faudra attendre le rapport de la commission d’enquête pour le savoir.