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Chroniques de la violence ordinaire : des violences protéiformes

Des violences protéiformes envers les élus
Des violences protéiformes envers les élus

Par rapport à la législature précédente, on constate donc une augmentation de la violence envers les politiques, en particulier les députés

Les députés en première ligne

Pourquoi les députés et pas les sénateurs ? Rares sont les sénateurs qui ont répondu aux sollicitations sur cette thématique et le peu qui y ont répondu, n’ont pas fait état de violence. Pour la sénatrice Christine Lavarde, cela tient au fait que les députés sont simplement plus exposés. Pour autant, cela ne veut pas dire que les sénateurs ne font pas du tout l’objet de violences. La sénatrice Muriel Jourda a ainsi reçu des menaces de mort. Le président du Sénat a déposé une plainte, qui a été classée faute d’avoir pu identifier l’auteur. 

C’est l’un des points communs entre les députés et les sénateurs sur ce sujet : lorsqu’ils déposent des plaintes pour des menaces de mort, la majorité d’entre elles sont tout simplement classées. Ces menaces sont proférées sur les réseaux sociaux, mais également par courrier, envoyées directement à l’Assemblée nationale, au Sénat ou dans les permanences en circonscription. Dans les courriers papier, on retrouve aussi bien des menaces très explicites que des accompagnements : poudre blanche qu’on veut faire passer pour de l’Anthrax. L’équipe d’un parlementaire a été dans l’obligation de rester confinée dans leur bureau pendant 3 heures, entraînant par effet de bord, le blocage temporaire de l’ensemble du bâtiment dans lequel, le parlementaire avait son bureau. Parmi les aimables cadeaux, on retrouve également des balles de révolver, de fusil ou des excréments. 

Cette liste n’est pas exhaustive. Dans la mesure où les courriers et colis sont souvent d’abord ouverts par les collaborateurs à des fins de tri, ce sont eux qui sont les premiers destinataires de ces aimables missives. 

La première fois qu’on ouvre une lettre ou un colis contenant une balle, on est déstabilisé, au bout de la dixième fois, on finit par le prendre avec dédain et classer l’envoi dans une boîte spécialement conçue à cet effet, qu’on transmettra éventuellement aux autorités de police. 

Des cibles très clairement identifiées

Certains individus se sont pris de « passion » pour les menaces de mort aux députés. C’est ainsi que les députés Aurore Bergé et Marie Lebec ont eu le plaisir de recevoir un courrier très explicite. Maire Lebec a reçu : « lebec recconu arrogante tu sera pendu bientot avec la bite de Philippe dans le cu ». Aurore Bergé a eu droit à plus de détails : « Bergé tu parle trop tu a était reconnu coupable de tes crimes. Bientot nous te feront la chatte au fer chaud, ensuite tu sera décapitée place ». Les femmes députés de la majorité n’ont pas été les seules à recevoir les missives de cette personne. Le député Bruno Questel a également réceptionné un message : « petite tapette a lunette protège toi bien et les tiens, tu as deja pris du plombs, mais cette foisci tu va gouter au fusil d’assaut piqué lors de la manif quand aux perquisitions chez Mélenchon aucun probleme parcontre chez Macron ils vont verifié les comptes de campagne et les finances percu. De toute vous etes cuits et le jour de la mortattentat approche a bientot dete voir dans ton sang ». L’orthographe est d’origine.  

Au-delà de l’orthographe totalement foutraque et des propos incohérents tenus par l’auteur, on constate sur les photos prises par les députés une graphie très similaire. Bien entendu, les messages ne sont pas signés, mais l’enveloppe contient un petit indice : le bureau de poste à partir duquel les courriers ont été envoyés.

Curieusement, alors que les menaces de mort par courrier, sans oublier les appels malveillants, n’ont jamais suscité de réactions particulières, ce sont les réseaux sociaux qui font régulièrement l’objet d’appels à la censure, à la levée de l’anonymat ou à l’interdiction pure et simple de l’anonymat. 

Tous les députés interrogés ont fait état de mails injurieux, certains plus corsés que d’autres. Ainsi, une élue a reçu des photos de décapitation, utilisées par la propagande de l’État Islamique.  Récemment des députés comme Ludovic Mendes a reçu un courriel, proposant de le décapiter.

Facilité technique

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, personne n’est réellement anonyme sur le Web et encore moins sur les réseaux sociaux dominants. Afin de lutter contre les robots spammeurs, mais aussi les comptes qui véhiculeraient des malwares — le terme de malware est générique et désigne de manière indistincte les virus, les Trojans, les ransomwares, les applications malveillantes, etc. des contenus pédopornographiques, terroristes ou violant le droit d’auteur, Facebook et Twitter demandent des informations complémentaires. Twitter demande presque systématiquement le numéro de téléphone portable. Facebook incite fortement à fournir cette information et les conditions générales d’utilisation de ce réseau social exigent un nom et un prénom « véritables ». Quant aux emails, ils laissent aussi des traces numériques qui peuvent aider les services compétents à remonter jusqu’à leur expéditeur. 

Sur le plan purement technique, il y a plus de chances de conserver son anonymat en envoyant un courrier papier qu’en envoyant des messages haineux sur les réseaux sociaux. La législation en la matière est largement suffisante et donne toutes les clefs à la justice pour permettre une identification.   

La principale différence réside dans la volumétrie. Envoyer un courrier par la Poste à un parlementaire pour le menacer nécessite d’écrire la missive, de la glisser dans une enveloppe et de la poster, sans oublier de la timbrer, donc de payer des frais postaux. Avec les réseaux sociaux, envoyer des insultes ou des menaces en 240 caractères ou moins ne représente pas de frais supplémentaires. Certaines personnes font des plateformes permettant d’envoyer des messages de façon rapide et instantanée à un grand nombre de personnes. Il n’y a pas de barrière géographique ni financière, contrairement à un envoi postal. Sur certains forums, on trouve des robots presque prêts à l’emploi pour littéralement noyer un utilisateur sous les messages. À l’origine, il s’agit de robot spammeur, mais le code reste le même et c’est à la portée de presque n’importe qui, équipé d’un ordinateur. 

Pour faire face, les députés ou leurs collaborateurs doivent se transformer en community manager filtrage des messages, suppression quand cela s’avère nécessaire, masquage ou blocage des comptes injurieux et dans certains cas, signalement aux autorités compétentes grâce à la plateforme PHAROS. Pour certaines personnalités, c’est presque un travail à plein temps, tant les messages arrivent en flux continu. 

Le député nié en tant que personne

Difficile de mesurer précisément combien de messages les députés reçoivent tant leurs comptes sont différents. Tous n’ont pas de page Facebook officielle et tous ne gèrent pas leur compte Twitter de la même manière. Certains, comme Aurore Bergé, sont présents sur ce réseau social depuis 2009 et tweetent eux-mêmes.

D’autres l’ont rejoint au moment de leur élection et certains réfractaires, tel Christian Jacob, n’ont fini par s’inscrire que par devoir. Par ailleurs, il faut prendre en compte le niveau d’exposition médiatique : un député habitué des plateaux télévisés, recevra nécessairement plus de messages, y compris haineux, qu’un élu qui fuit les médias ou ne parle qu’avec la presse quotidienne régionale. Enfin, l’autre variable à prendre en compte est la population. Les députés des territoires ruraux vont avoir plus d’interactions sur le Web grâce à Facebook. 

Il ne s’agit pas d’un problème cantonné aux députés de la majorité. La député de La France Insoumise Danièle Obono subit régulièrement des insultes racistes et cela, dès le début de son mandat. Il suffit pour s’en convaincre de chercher le nom de famille dans l’interface de recherche de Twitter pour voir déferler un torrent d’immondices. La haine est à ce point débridée que l’élue fait régulièrement l’objet de photomontages orduriers et racistes ou de caricatures, y compris dans la presse, qui a les honneurs de l’Élysée.

La député Yaël Braun-Pivet subit également de manière régulière, des injures sexistes et antisémites. Si on prend l’ensemble des députés interrogés, rares sont ceux qui n’ont pas été gratifiés d’insultes et s’ils ont le malheur d’être une femme, de ne pas être hétérosexuel ou d’être racisé, ils sont plus attaqués que les autres.

Dans ce cadre très spécifique, ce n’est pas la personne en tant que politique qui est attaquée, mais son être : on veut faire comprendre à cette personne qu’elle n’a pas être titulaire d’un mandat parce qu’elle est noire, parce qu’elle est une femme, parce qu’elle est homosexuelle, parce qu’elle n’est pas catholique voire tout cela à la fois. Malheureusement, ce type de violences a toujours existé, y compris en plein hémicycle entre députés et fera partie encore un long moment du paysage. 

Dans le climat actuel, on remarquera que le ministre de l’Intérieur semble être aux abonnés absents lorsque les élus de La France Insoumise, des militants, des journalistes sont l’objet de menaces tout à fait explicites, provenant de l’extrême-droite. Le sujet global de la violence envers les élus est abordé, mais la montée de violences provenant de l’extrême-droite semble bénéficier d’une certaine mansuétude des pouvoirs publics. 

Agribashing

La violence verbale est aussi une façon de manifester son désaccord avec les prises de position du député. Ainsi, Marc Le Fur a eu quelques difficultés avec les militants anti-spécistes. Il s’agit d’un courant de pensée énonçant que la distinction entre l’homme et l’animal est sans fondement et que toutes les créatures vivantes sont sur un pied d’égalité. Ces dernières années, les actions des militants ont été assez vives : intrusions dans des exploitations agricoles, vidéos diffamatoires sur le Web, boucheries vandalisées, etc. Ce phénomène « agribashing » — mot agrégeant agriculture et bashing, terme anglais signifiant dénigrer — s’est répandu au point d’alarmer plusieurs députés. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a donc mis sur pied une cellule spécialisée contre les anti-spécistes. Quant à Marc Le Fur, il a fait de l’agribashing son nouveau cheval de bataille, n’hésitant pas à multiplier les interventions sur ce sujet en séance publique, dans ses amendements ou dans ses questions écrites. Sollicité sur la question de la violence en politique, alors qu’il en est à son cinquième mandat de député, le seul cas de violences qu’il rapporte est celui des anti-spécistes : menaces, coups de fil anonymes, collaboratrice en circonscription menacée. Après la publication d’un amendement sur le site de l’Assemblée nationale, visant à lutter contre l’agribashing, sa collaboratrice en circonscription reçoit un appel téléphonique anonyme. L’auteur de l’appel revendique appartenir à l’organisation L214 et menace de « venir arroser la permanence de sang et de tout casser ».
Les questions agricoles sont une thématique finalement récurrente dans les éléments ayant provoqué le recours à la violence.