Corse : 50 nuances d’autonomie
Ce mardi 16 juin 2026, les députés ont entamé l’examen du très explosif projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République. Mais, pour le comprendre, il faut remonter dans le temps.
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Mettre fin à 50 ans de violences en Corse
Pour comprendre le dossier corse, il faut remonter à 1975 et à ce qu’on a appelé les évènements d’Aléria. Le 21 août 1975, une vingtaine d’autonomistes armés décident d’occuper la cave viticole d’un rapatrié d’Algérie, à Aléria donc, pour dénoncer un scandale financier lié aux vins insulaires.
Cela se termine par la mort de deux gendarmes et l’arrestation, puis la condamnation d’Edmond Simeoni, père de Gilles Simeoni, autonomiste et actuellement maire de Bastia. À ce moment-là, Jacques Chirac, Premier ministre refuse toute concession avec les autonomistes.
L’année suivante, le 5 mai 1976, le Front de libération nationale de la Corse (FLNC) voit le jour. Il revendiquera plus de 4 500 attentats en 40 ans. Néanmoins, le dossier avance à petits pas : la Corse obtient un statut particulier en 1982, décroche une Assemblée et devient une collectivité territoriale en 1991.
Après l’assassinat du préfet Erignac en 1998, puis la destruction des paillotes illégales en 1999, Lionel Jospin, locataire de Matignon rouvre le dossier. Cela débouchera sur les accords de Matignon en 2002, avec un nouveau statut, l’enseignement de la langue corse et des avantages fiscaux.
En 2014, le FLNC dépose les armes et la mouvance autonomiste obtient des succès électoraux. Paris ne peut plus nier le désir d’autonomie de l’île de Beauté. Mais, l’actualité s’en mêle. Alors qu’un projet de loi constitutionnelle devait arriver en 2018, les Gilets jaunes puis l’épidémie de COVID ont retardé l’inscription du texte à l’ordre du jour.
En 2022, l’assassinat d’Yvan Colonna, militant indépendantiste, qui avait été condamné pour l’assassinat du préfet Erignac, met littéralement le feu aux poudres. Le Président de la République missionne Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur et lui intime l’ordre de trouver une solution pour ramener le calme sur l’île. Au revoir les accords de Matignon et bonjour le processus de Beauvau.
Alors qu’il ne manquait plus qu’une inscription à l’ordre du jour, Emmanuel Macron décide de dissoudre l’Assemblée nationale. Nommé Premier ministre, Michel Barnier souhaite reprendre le dossier. Mais, il est censuré. François Bayrou promet dans sa déclaration de politique générale qu’un texte sera à l’ordre du jour à la fin de l’année 2025. Il est remercié à l’automne 2025, remplacé par Sébastien Lecornu, qui doit gérer le dossier.
C’est donc à la mi-juin 2026 que la première lecture du texte arrive en hémicycle.
Différents degrés d’autonomie
Le texte du Gouvernement propose d’ajouter un nouvel article dans la Constitution « la Corse est dotée d’un statut d’autonomie au sein de la République, qui tient compte de ses intérêts propres, liés à son insularité méditerranéenne et à sa communauté historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à sa terre ».
« Les lois et règlements peuvent faire l’objet d’adaptations justifiées par les spécificités de ce statut. La Collectivité de Corse peut être habilitée à décider de l’adaptation de ces normes dans les matières, les conditions et sous les réserves prévues par la loi organique ».
Ce sont ces deux paragraphes qui suscitent le plus d’inquiétude. Pour certains, créer une rédaction spécifique à la Corse risque de fracturer l’unité nationale. C’est la position de François Cormier-Bouligeon (EPR) qui a déposé de nombreux amendements « je suis totalement contre ce texte. La Corse a des problématiques, qu’elle ne parvient déjà pas à régler seule alors qu’elle a légalement le pouvoir de le faire. En quoi l’autonomie lui donnera un CHU (centres hospitaliers universitaires), réglera la question du logement ou les problématiques spécifiques de l’insularité ? ».
Un autre député du bloc central n’est pas fermé à l’idée de donner plus d’autonomie à la Corse « sur le principe, je ne suis pas contre. Mais, la rédaction actuelle me pose un problème. Pourquoi “sa terre” et pas “la terre” ? Pour moi, il y a un risque de communautarisme et d’exclusion des personnes qui ne sont pas nées sur l’île ».
La plupart des députés sollicités ont des difficultés à se faire un avis tranché, préférant se ranger derrière celui de leur chef de file, souvent d’origine corse. Mais, l’un d’entre eux, socialiste, nous glisse tout de même « ça pose la question de l’organisation peut-être trop jacobine de la France ».
LFI n’est pas opposée sur le principe, mais s’inquiète des éventuelles régressions, notamment sociales ou environnementales que le texte pourrait valider, selon la rédaction choisie. Quant au RN, il souhaite en rester au statut actuel, même s’il annonce le contraire.
À la levée de la séance, aucun amendement n’avait été adopté.
Cependant, l’exécutif ne peut pas crier victoire. Car, il faudra réussir à rallier les sénateurs. Or, Bruno Retailleau, patron des Républicains, groupe dominant au Sénat, n’est pas du tout favorable au texte. Quand bien même le texte serait adopté à l’identique au Sénat, il devra l’être également par les parlementaires réunis en Congrès.
La route est encore longue, mais, Simeoni prévient : « Si le Parlement nous ferme la porte au nez ou s’il nous envoie un signal négatif en édulcorant ce texte et en remettant en cause l’accord politique qui le sous-tend, l’un et l’autre validés par une très large majorité des élus de l’île, toutes strates et familles politiques comprises, ce sera lourd de conséquences perturbantes ».
