Devenir député ? Non merci
Ce lundi, joindre certains députés élus en tête de liste aux municipales relevait du parcours du combattant. Quand on y parvenait, la réponse était parfois inattendue : la décision n’est pas encore prise, il faut « en parler avec les colistiers ». Une formule prudente, qui laisse entendre que la vraie conversation — celle avec le suppléant — n’a peut-être pas encore eu lieu. Ou qu’elle s’annonce compliquée.
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Ceux qui vont manquer
La loi sur le non-cumul des mandats impose pourtant un choix clair : la mairie ou le Palais Bourbon. Beaucoup ont déjà tranché en faveur de la mairie — Olivier Falorni, Stéphane Mazars, Guillaume Lepers, pour ceux qui ont eu l’amabilité de nous répondre. Leur départ pose d’abord une question de compétence.
Parmi les partants, certains laissent un vrai vide. Deux présidents de groupe d’abord : Éric Ciotti (UDR) et Paul Christophe (Horizons), tous deux rodés à l’exercice du pouvoir parlementaire, vont devoir être remplacés à la tête de leurs groupes respectifs.
Ce sont ensuite les spécialistes qui vont manquer. Philippe Vigier emporte avec lui deux expertises rares : celle des Outremers, alors que la Nouvelle-Calédonie n’a toujours pas trouvé son issue législative, et celle de scientifique, précieuse sur les textes soins palliatifs et fin de vie.
Or c’est précisément sur ce dernier qu’Olivier Falorni était rapporteur. Quatre mandats, une patience et une pédagogie que ses collègues de tous bords lui reconnaissaient : sa suppléante hérite d’un dossier que lui seul maîtrisait vraiment.
Moins visibles médiatiquement, Philippe Bolo et Stéphane Mazars incarnaient un autre type de député : le bosseur de fond. Huit rapports pour Bolo en moins de deux ans, plusieurs pour Mazars.
David Guiraud combine la figure médiatique et le bosseur. Il était le référent finances publiques de LFI sur les PLF et PLFSS durant la XVIe législature. Sébastien Saint-Pasteur, enfin, aura réussi quelque chose d’assez rare pour un premier mandat : laisser une trace, avec deux rapports substantiels sur la santé mentale, le tout en moins de deux ans.
Mais la vraie question est ailleurs : et si certains suppléants refusaient de siéger ?
Le prix du mandat
Ce n’est pas une hypothèse d’école. Certains suppléants ont eux-mêmes été élus maires ce dimanche et n’ont aucune raison d’abandonner leur mandat local pour un an à Paris. D’autres, dont les circonscriptions sont éloignées de la capitale, mesurent ce que signifie concrètement la présence physique requise au Palais Bourbon, au moins deux jours par semaine, loin de chez soi, loin de leur vie professionnelle et personnelle.
Il y a aussi ce que personne ne dit : devenir député, même pour un an, c’est devenir une personne politiquement exposée.
Le terme est technique, les conséquences sont très concrètes. Les organismes bancaires sont en droit d’exiger n’importe quelle information complémentaire, de refuser un prêt, voire de clore un compte. Le statut s’étend au conjoint, aux enfants, aux parents, aux associés.
Il dure un an après la fin du mandat. Pour un suppléant qui sait que la législature se termine en 2027, cela revient à geler une partie de sa vie — et celle de ses proches — pendant deux ans, sans avoir la garantie d’être réélu.
Le remplaçant sans filet
Le suppléant, dans le système politique français, est une figure singulière. On lui demande d’être disponible, loyal, discret et potentiellement prêt à tout lâcher du jour au lendemain. En échange, aucun statut, aucune garantie, aucune visibilité.
S’il accepte de siéger, il arrive dans une assemblée où les équilibres sont établis, où tout le monde se connaît, où un an ne suffit pas toujours à se faire un nom. Certains y arrivent, comme Nathalie Coggia, qui s’est jetée dans le mandat avec passion ou Jean Moulliere. Mais, beaucoup ont des difficultés à trouver leurs marques.
Si le suppléant refuse de siéger, il peut déclencher une législative partielle, avec le risque que le groupe politique perde une circonscription. Le suppléant devient responsable sans avoir rien décidé.
Dans une assemblée déjà fragilisée, à un an d’une probable dissolution, c’est peut-être le statut du suppléant, ce remplaçant sans filet, qui mérite d’être posé sur la table, avec celui du statut du député, de la banque de la démocratie et peut-être de la reconnaissance qu’un mandat politique national est une activité professionnelle.
