Commission Epstein : LFI face au mur du droit et du manque de moyens
La nouvelle publication de documents relatifs à l’affaire Epstein agite la sphère politique depuis une bonne semaine, notamment depuis que Jack Lang et sa fille Caroline Lang font l’objet d’une enquête par le Parquet National Financier, grâce aux révélations de nos confrères de Médiapart.
L’affaire Epstein fait l’objet de différentes enquêtes notamment judiciaires, aussi bien aux États-Unis qu’au Royaume-Uni qu’en France. Surfant sur l’occasion, le groupe de La France Insoumise a déposé le jeudi 5 février 2026, une proposition de résolution visant à créer une commission d’enquête sur les implications en France de l’affaire Epstein.
Sollicité, le groupe n’a pas indiqué s’il comptait exercer son droit de tirage — c’est-à-dire la faculté offerte à chaque groupe de créer une commission d’enquête — pour ce sujet. Cependant, cette initiative a peu de chances d’aboutir.
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Un problème de recevabilité
Comme l’indique le règlement de l’Assemblée nationale, en son article 139 « Si le garde des Sceaux fait connaître que des poursuites judiciaires sont en cours sur les faits ayant motivé le dépôt de la proposition, celle‑ci ne peut être mise en discussion. Si la discussion est déjà commencée, elle est immédiatement interrompue ». Dit autrement, il ne peut pas y avoir dans le même temps une commission d’enquête parlementaire et une enquête judiciaire.
Or, avec l’ouverture d’une enquête par le Parquet National Financier concernant Jack et Caroline Lang, il n’est pas impossible que cela neutralise la commission d’enquête, même s’il appartiendra au Garde des Sceaux, Gérald Darmanin de se prononcer. Concernant le volet le plus connu, à savoir l’implication de Jean-Luc Brunel, ce dernier s’est suicidé* en prison, éteignant toute action publique.
Si, en dehors des Lang, il n’y a pour le moment pas d’autres Français mis en examen, force est de constater qu’il faut du temps pour naviguer dans les trois millions de documents, mis en ligne par la Justice américaine.
Une ambition démesurée
La proposition propose cinq axes de travail pour la commission d’enquête. Le premier est de « mettre en lumière la nature des réseaux de Jeffrey Epstein, entendus au sens large, comprenant notamment les réseaux pédocriminels, prostitutionnels, de traite des êtres humains, d’ingérences et de financements opaques ». L’affaire Epstein dure depuis 2019. Ghislaine Maxwell, la seule personne actuellement emprisonnée, refuse de parler. Convoquée par le Congrès américain ce lundi 9 février 2026, elle a plaidé le cinquième amendement de la Constitution américaine.
Bien que les pouvoirs d’une commission d’enquête en France soient assez importants, ils sont sans commune mesure avec ceux du Congrès américain, qui dispose de moyens largement plus conséquents.
Car une commission d’enquête parlementaire en France n’a qu’une existence de six mois, et pas un jour de plus. Ses moyens humains sont structurellement limités : on est très loin du bataillon d’experts et d’assistants dont disposent les élus américains. Bien qu’on puisse supposer que la Justice d’outre-Atlantique n’ait pas forcément fait preuve de toute la diligence attendue, l’affaire traîne depuis sept ans. On voit mal comment une structure française pourrait réussir là où le FBI et le Congrès butent, d’autant que dans les faits, les seuls membres réellement actifs d’une commission sont souvent son président et son rapporteur.
La résolution se poursuit en indiquant que la commission d’enquête entend identifier les ressortissants français impliqués, tout comme les soutiens logistiques et politiques éventuels. Cela paraît irréalisable en six mois, même en y travaillant jour et nuit.
Néanmoins, ce n’est pas l’aspect le plus curieux.
Le risque pour la parole des victimes
C’est le quatrième point de la proposition de résolution qui interpelle le plus : « participer à faire émerger la parole des victimes, particulièrement en auditionnant celles qui souhaiteraient rendre publics leurs témoignages ou témoigner à huis clos devant la commission d’enquête ».
Certaines personnes ont accepté de témoigner anonymement auprès de confrères journalistes, mais rien dans les documentaires ne permettait de les identifier. Ce ne sera pas le cas si elles témoignent à l’Assemblée nationale.
En effet, même sous huis clos, les comptes rendus écrits sont publics et les convocations sont publiques. Le Palais Bourbon n’est pas un lieu étanche. Les noms peuvent être anonymisés, mais, sauf à ce que les victimes** témoignent en visioconférence, avec le visage caché et la voix contrefaite, l’anonymat des victimes ne sera pas garanti. Les députés peuvent être tenus au secret, tout comme les assistants parlementaires ou les agents de l’Assemblée nationale. Mais, il y a beaucoup trop de circulation à l’Assemblée nationale pour garantir une réelle confidentialité et une protection.
Le dilemme politique
Bien que rien ne puisse le confirmer à ce stade, si La France Insoumise décide d’utiliser son droit de tirage pour cette demande de commission d’enquête, les députés et le rapporteur seront dans une position délicate.
Les conditions de recevabilité ne paraissent pas réunies pour donner satisfaction aux Insoumis. Cependant, refuser de créer la commission d’enquête risque de donner du grain à moudre aux complotistes, qui y verront forcément que les députés ont des choses à cacher ou qu’ils veulent protéger des puissants.
Pourtant, il semblerait opportun de calmer le jeu. Les députés, même armés des meilleures intentions, ne sont pas des enquêteurs et la quantité colossale de documents rend très difficile une analyse fine et mesurée. Le risque est alors de voir l’Assemblée nationale se transformer en tribunal d’opinion, au prix d’une procédure bancale qui, in fine, pourrait décevoir les victimes autant qu’elle fragilise l’institution.
*Si vous n’allez pas bien, il y a des personnes pour vous aider. Vous pouvez contacter le 3114, numéro gratuit. La ligne fonctionne 24h/24, 7j/7.
**Si vous êtes victime de violences sexistes, sexuelles, conjugales, vous pouvez contacter le 3919, 24h/24, 7j7.
