Nous en sommes en 2026 et l’Assemblée nationale accuse un retard technique de plus en plus flagrant.
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Investissements : et si l’Assemblée nationale passait enfin au XXIe siècle ?

En 2024, on a découvert que 47 millions d’euros allaient être investis pour accueillir les visiteurs, de plus en plus nombreux à l’Assemblée nationale. Tandis que les touristes s’émerveillent devant la beauté des bâtiments, le reste de la maison bricole. Résultat : on peut découvrir l’Assemblée nationale en 4K, mais, on attend quinze jours pour obtenir le compte-rendu d’une séance en commission.

Comment ruiner le travail parlementaire sérieux en une leçon ?

Tous les journalistes parlementaires le savent : la rédaction des comptes-rendus des commissions permanentes et temporaires a été externalisée, pour faire des économies de bouts de chandelle.

Or, c’est précisément dans les commissions permanentes que le plus gros du travail est effectué, dans une ambiance largement plus studieuse qu’en séance publique, même durant les débats budgétaires.

Sauf qu’il est difficile de s’en rendre compte. Les comptes-rendus écrits arrivent très lentement. Ils sont pourtant indispensables et pas uniquement pour les journalistes. Les Français ont rarement quatre heures voire plus devant eux pour regarder les vidéos de l’Assemblée nationale. Un compte-rendu écrit permet de capturer l’essentiel.

Quant aux vidéos, si l’Assemblée nationale a créé une chaîne YouTube, elle ne retransmet quasiment jamais les séances en commissions. Résultat : tout le monde est dépendant du serveur vidéo de la maison, serveur antique, qui affiche un décalage entre l’outil de suivi des amendements et la vidéo.

En cette période d’absence de majorité, beaucoup de scrutins en hémicycle sont publics, donc, on peut retracer les votes. Ce n’est pas le cas en commissions où les votes ont lieu à main levée. À la fin, en raison de ce décalage entre l’outil de suivi des amendements et la vidéo, on ne sait plus qui a voté quoi.

Le Sénat, le bon élève

Beaucoup de gens déplorent l’aspect extrêmement vieillot du site du Sénat. Mais, il est beaucoup plus fonctionnel que celui de l’Assemblée nationale. Parmi les bons outils, on peut compter sur la liste des amendements adoptés.

La liste des amendements adoptés avec l'explication sur le budget 2026 sur le site du Sénat
La liste des amendements adoptés avec l’explication sur le budget 2026 sur le site du Sénat

Dans chaque dossier législatif se trouve un lien menant vers la liste des amendements adoptés, avec un résumé limpide de l’amendement. Sur le site de l’Assemblée nationale, il faut faire le tri dans le moteur de recherche. Rien ne centralise ce qui est adopté avec une explication. On ne sait pas non plus quels articles ont été adoptés ou rejetés, alors qu’un autre dérouleur au Sénat permet de le savoir en un coup d’œil.

L'application "en séance" sur le site du Sénat qui permet de voir les articles (et amendements) adoptés ou non.
L’application « en séance » sur le site du Sénat qui permet de voir les articles (et amendements) adoptés ou non.

Autre « innovation » : la loi en construction. Pour chaque dossier, on trouve un lien menant vers une page web, qui compare les différentes versions du texte. S’il est facile de comparer un texte qui fait moins de dix articles, le challenge devient périlleux lors des examens budgétaires.

La loi en construction, ici, sur le budget pour 2026.
La loi en construction, ici, sur le budget pour 2026.

Enfin, même si les rapports de commissions permanentes ne sont pas disponibles immédiatement, le Sénat prépare systématiquement une synthèse des débats, sous forme de PDF.

L'essentiel d'un texte, après les débats en commission
L’essentiel d’un texte, après les débats en commission

L’open-data à la traîne

Quand on est une rédaction parlementaire, on a toujours beaucoup d’idées farfelues pour exploiter les données mises en ligne par l’Assemblée nationale. Ainsi, en décembre 2025, on voulait établir statistiquement la proximité de votes entre les groupes parlementaires. Est-ce que l’UDR vote toujours comme le RN ? Est-ce que les socialistes sont systématiquement en opposition avec la droite républicaine ?

Sauf qu’en creusant, on s’est rendu compte de certains écueils méthodologiques. Il nous manquait une façon de connecter le fichier des scrutins publics avec celui des amendements. Surprise : il n’y a aucun élément dans les fichiers mis en open-data permettant de faire la jonction.

Autre grand absent des fichiers en open-data : la présence en commission. S’il y a bien une liste des présents, elle figure sur les comptes-rendus de commissions ou au Journal officiel. Mais, il n’existe pas de fichier qui centraliserait les présences et permettrait — par exemple — d’isoler les députés qui se contentent de pointer le mercredi matin, moment de présence obligatoire et ceux qui y ont établi leur lit de camp.

On doit aussi confesser qu’on a un fantasme absolu en matière d’open-data parlementaire — autre que la transparence des frais de mandat, sur laquelle on a fait une croix — un horodatage des sous-titres.

Lors des débats budgétaires, on a eu une curieuse sensation : que les ministres parlaient très longtemps et parfois très lentement. Durant les vacances de fin d’année, on a repris les comptes-rendus, les vidéos, les sous-titres et on a essayé d’objectiver ce ressenti. Échec : les données sont insuffisantes. À moins d’avoir un chronomètre pour la séance publique la semaine prochaine et de tout relever manuellement, l’exercice est impossible à faire.

La modernisation de l’Assemblée nationale, un enjeu de démocratie

Si le site web et les vidéos permettent de combler la distance, le retard dans la fourniture de l’information est un frein à l’accès à la connaissance.

Le risque, à force de laisser ces outils dépérir, est de conforter l’idée d’un entre-soi parlementaire. Car quand l’information est difficile à obtenir, elle devient un luxe réservé à ceux qui ont le temps et les réseaux pour aller à la pêche aux infos. Pour le citoyen ou le journaliste en région, ce « bruit de fond » technique finit par ressembler à un verrouillage qui ne dit pas son nom et qui laisse la place au complotisme et à la désinformation.

Pourtant, tout le monde aurait à y gagner, à commencer par les députés eux-mêmes qui se plaignent à intervalles réguliers que leurs travaux ne sont pas assez visibles, ni assez mis en valeur.

Et si c’est juste une question d’argent, on peut toujours fermer la buvette de l’Assemblée nationale.