Les 7 milliards de Lecornu
Après l’annonce du ministre des Relations avec le Parlement d’interrompre les débats budgétaires, Sébastien Lecornu a fait une allocution pour énoncer quelques mesures qui seraient dans la copie finale budgétaire.
On a repris le texte, le budget et les rapports pour estimer à combien se monterait la facture. Les concessions se chiffrent à au moins 7 milliards de dépenses supplémentaires.
La prime d’activité élargie
La prime d’activité est un complément versé par l’État aux travailleurs pauvres, ne gagnant pas assez. Dans la version initiale, la prime d’activité devait être rabotée. En se basant sur les déclarations du Premier ministre, on peut tabler sur une augmentation de 2 milliards, ce qui fait passer cette mission à 11,3 milliards. Ce chiffre est une estimation.
Contrairement à d’autres dispositifs sociaux, la prime d’activité ne paraît pas avoir fait l’objet d’une évaluation de la Cour des comptes. Elle est financée par les cotisations pour ensuite être reversée aux travailleurs, mais cette substitution ne résout pas le problème principal, à savoir des salaires qui ne permettent pas de vivre correctement.
Pour le moment, c’est la mesure la plus onéreuse dans la liste, avec la DGF.
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L’impôt sur le revenu non modifié
C’était l’une des mesures d’économies qui était prévue dans la version d’origine : en n’indexant pas le barème de l’impôt sur le revenu sur l’inflation, le gouvernement espérait faire quelques économies ou plutôt, trouver de nouvelles recettes.
En effet, en gelant le barème, cela faisait mécaniquement entrer certains ménages dans l’impôt. Grâce aux débats et aux rapports parlementaires, on sait déjà combien cela va coûter : 1,2 milliard, attendu qu’une bonne partie des Français ne sont pas imposables.
Les APL : la fausse annonce
Sébastien Lecornu a fait une « fausse » annonce si on peut dire. Dans son discours, il énonce « Il n’y aura aucune mesure pesant sur les allocations pour les personnes en situation de handicap ou pour les allocations sur le logement, ce qu’on appelle les APL ».
Il serait difficile de revenir dessus, puisque ce n’est pas dans le budget général qu’on rabote les APL, mais dans le budget de la Sécurité sociale, qui a été voté en décembre 2025. La seule partie qui est dans le budget général est l’allocation logement pour les étudiants étrangers.
Son coût est de 100 millions.
Les retraités : Noël après l’heure
Lorsque l’on a vu dans le budget initial qu’il était question de raboter l’abattement Papon, on savait que cela ne passerait pas. Pourtant, c’est une recommandation de la Cour des comptes.
Le gouvernement avait opté pour une mesure plus douce : au lieu d’intégrer sa suppression pure et simple, le gouvernement avait fait le choix de le transformer.
Si le Sénat était d’accord sur le principe, les députés ne l’ont pas entendu de cette oreille et Sébastien Lecornu s’est couché. L’annulation de la réforme de l’abattement de l’impôt sur le revenu pour les retraités coûte 1,2 milliard.
Les repas à un 1 € pour les étudiants : une mesure symbolique au coût budgétaire modeste
En politique, la mémoire est de six mois dans le meilleur des cas et cet adage se vérifie. En prévision de leur niche du 23 janvier 2025, les socialistes avaient déposé une proposition de loi visant à rendre accessible à tous les étudiants le repas à 1 €.
Le texte avait été adopté et depuis, il végétait au Sénat. D’après les débats parlementaires, le coût de cette mesure est de 90 millions. Dans la liste des cadeaux, c’est la mesure la moins onéreuse et qui vise directement la classe moyenne.
En effet, les repas à 1 € sont actuellement réservés aux étudiants aux moyens très modestes, mais les étudiants dont les parents sont juste au-dessus des barèmes en sont exclus. La mesure devrait entrer en vigueur en mai 2026.
Les bailleurs sociaux : une augmentation floue
C’est une affaire entendue qu’il y a un problème de logement en France, notamment en ce qui concerne la rénovation. Pour les bailleurs sociaux, c’est-à-dire, les propriétaires de biens types HLM, le Premier ministre prévoit une augmentation de l’enveloppe de 400 millions.
Cependant, il réside un flou artistique. La phrase exacte est « nous augmenterons donc leurs moyens de 400 millions d’euros pour qu’ils construisent plus et rénovent mieux ».
Si, contrairement aux autres mesures, on connaît le coût, on ne connaît pas le périmètre exact.
Le maintien de MaPrimeRénov’
MaPrimeRénov’ fait des heureux dans l’univers du BTP. Cette aide, prévue pour aider les propriétaires à rénover leurs biens, n’est accordée que si les travaux sont réalisés par des entreprises reconnues garant de l’environnement.
Résultat : des fraudes en cascade. En l’absence de vote définitif sur le budget, le dispositif avait disparu, puisqu’il comportait une date d’expiration. Le Premier ministre est donc revenu dessus.
Selon les rapports du Sénat, le coût est de 1.535 milliards.
La DGF de retour
Le retour de la DGF (dotation générale de fonctionnement) est une « enveloppe » de l’État, fléchée vers les collectivités locales. Le RN avait réussi à faire voter une baisse de la DGF par amendement, profitant du fait que l’hémicycle était vide. La plupart des députés étaient repartis en circonscription, notamment pour faire campagne pour les élections municipales.
Il y a une certaine ironie à voir que les députés, qui sont pressés de montrer à quel point ils veulent s’investir localement pour une nouvelle élection, ont oublié de venir voter contre un amendement, qui dépouille les collectivités locales.
Dans son discours, Sébastien Lecornu a annoncé que les moyens de la DGF ne baisseraient pas. Le coût est de 32 milliards.
Des mesures non chiffrées et non chiffrables
En isolant les mesures dont il était possible d’estimer le coût, on arrive à une facture de 7,2 milliards. Pourtant, Sébastien Lecornu a spécifié que les objectifs, à savoir 5 % de déficit, seraient maintenus. Les autres mesures — recrutement de 2000 postes dans l’Éducation nationale, augmentation du Fonds vert, crédits supplémentaires pour le ministère de l’Intérieur — ne sont pas chiffrées.
L’autre inconnue est celle des recettes. Comment trouver les financements nécessaires ?
Deux options sont possibles.
Des augmentations et des coupes discrètes
C’est quasiment une nouvelle copie budgétaire qui a été présentée vendredi 16 janvier 2026. Dès lors, la question se pose : comment financer cet ensemble ?
En reprenant le discours, on voit que certains ministères seront préservés : Armées, Intérieur, Éducation, Recherche, Transition écologique et Outre-mer. Par élimination, on comprend que les efforts devront venir des autres ministres : Affaires étrangères, Travail, Santé, Culture, Jeunesse, Sports notamment.
Il est donc possible que des coupes aient lieu dans ces ministères, notamment par la réduction de certaines missions, de certains crédits et d’agences.
L’autre mécanisme est de travailler sur les taux de certaines cotisations. Si le principe de certains prélèvements ou impôts est du ressort de la loi, le taux peut se changer par simple décret, qui a l’avantage de passer sous le radar des parlementaires. L’augmentation des cotisations sociales des travailleurs indépendants, instaurée par un décret, est une bonne illustration.
Il est aussi possible que certaines nouvelles dépenses soient financées par la disparition de certaines niches fiscales.
La mise à contribution des entreprises
Dans une lettre adressée aux entrepreneurs et dont nos confrères des Échos ont eu la primeur, le Premier ministre indique que certaines contributions seront attendues par les entreprises.
On se doute qu’il s’agit de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, la taxe holding ou encore, le pacte Dutreil raboté. Sur le plateau de BFM TV, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a tenté de faire le service après-vente, mais, il n’avait pas l’air d’en savoir plus que les journalistes en plateau.
La question de l’outil : ordonnance ou 49 alinéa 3 ?
Le discours du Premier ministre pose un réel problème. C’est quasiment un nouveau projet de loi de finances pour 2026 qui a été sommairement présenté, dès lors, on sait encore moins quel sera l’outil utilisé et surtout, à quoi ressemblera la copie finale.
Si les repas à un 1 € sont une victoire pour les socialistes, sera-t-elle suffisante pour les inciter à ne pas voter la censure ? La question est presque identique pour Les Républicains. Ils ont obtenu qu’on ne touche pas au pouvoir d’achat des retraités.
L’impression générale est qu’on est revenu au point de départ, à savoir octobre 2025, à ceci près que le texte n’est absolument plus lisible, contrairement à la copie initiale.
Un Conseil des ministres est convoqué lundi après-midi. À l’heure où ces lignes sont écrites, l’horaire et l’ordre du jour ne sont pas encore connus.
