Majorque, la cagnotte et la colère : quand le surtourisme étouffe les habitants
Ce mercredi 26 août 2026, un ciel gris surplombe Majorque. En fin d’après-midi, on rejoint la capitale. Devant le Passeig des Born — l’équivalent des Champs-Élysées — une consœur d’IB3 est en pleine interview pour sa chaîne, une autre de la presse écrite locale s’entretient avec un senior installé sur une chaise de jardin.

Un photographe commence ses prises de vues tandis que les restaurateurs et les cafetiers rentrent leurs terrasses. La consœur d’IB3 nous affranchit : « c’est la dernière édition de l’apéro des voisins ».
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« Les rues seront toujours à nous »
Tous les mercredis en juillet et en août, Brunzit, une association locale, organise le « dîner au coin de la rue » : Sopar a la Llesca. Pour cette dernière édition de la saison 2026, elle a décidé de le faire sous l’œil bienveillant de Notre-Dame de la Seu, la cathédrale de Palma.
Objectif : reconquérir la rue. Les habitants sont invités à venir avec pique-niques, jeux, tricots, livres et à s’installer. Des skateurs sont aussi de la partie, côtoyant des seniors en pleine partie de cartes et des parents venus avec leurs poussettes.

Des pancartes sont posées à proximité des chaises, annonçant la couleur « le tourisme nous étouffe », « moins de tourisme, plus de vie », « les rues seront toujours à nous ». On s’éclipse, avec la ferme intention de revenir le samedi 29 août.

Indigènes indignés
Retour à Palma quelques jours plus tard, pour la chaîne en plein air. Les organisations environnementales GOB Mallorca et Terraferida avaient prévenu : face au silence du gouvernement, ils investiront la rue. Là encore, le moyen est original. Les habitants sont invités à former une chaîne humaine, avec des chaises, à apporter de quoi manger, boire, jouer, lire et à s’installer, selon un parcours bien défini avec les autorités de police.

La chaîne humaine commence Place d’Espagne pour s’achever sur la marina, avenue Gabriel Roca.

Seule la troupe Tambors per a la Pau accompagnée de quelques personnes est mobile et effectuera tout le parcours.
Voir notre entretien avec Jaume, de la troupe
Aux côtés de Madó Farta, on échange quelques mots avec Joan, un membre du GOB. « Nous ne sommes pas contre les touristes, mais, contre le gouvernement et contre le tourisme de masse. On ne peut tout simplement plus vivre. On ne peut plus se loger. Les ressources en eau ne sont pas suffisantes et nous ne pouvons plus gérer les déchets ».
C’est le paradoxe de Majorque : le chômage y est bas, le salaire médian brut y serait à 2 342 € et pourtant, l’un des besoins les plus essentiels est devenu inaccessible. Comptez 875 € pour un studio à Palma, 1190 € pour un deux-pièces, quand les biens sont disponibles pour la location longue durée.

Car, beaucoup de propriétaires ont fait le choix de la location saisonnière. Ils louent hors-saison aux résidents, aux touristes durant la saison estivale. Le droit espagnol permet à un propriétaire de choisir la durée du bail.
Résultat : à l’indisponibilité financière s’ajoute l’indisponibilité foncière. « J’ai la chance d’avoir ma maison, même si je dois payer mon prêt immobilier. Mais, si j’avais dû chercher à me loger aujourd’hui, avec mes enfants, ça serait impossible avec mon salaire actuel de 1 650 € » nous explique Maria*, une habitante, qui a demandé l’anonymat.
En dépit des nombreuses demandes, aussi bien des habitants que des hôteliers, le gouvernement n’a jamais voulu interdire purement et simplement les locations touristiques de type AirBnB. Des taxes supplémentaires ont été votées pour les propriétaires pratiquant la location touristique et le robinet des licences a été fermé. Mais, le mal est fait : ceux qui sont détenteurs d’une licence peuvent continuer à l’exploiter, sans parler du marché parallèle.
Sur Idealista — un site immobilier incontournable en Espagne — beaucoup d’annonces sont illégales. Facebook, en particulier dans les groupes dédiés aux touristes, sert aussi d’intermédiaire pour les locations illicites. Si les autorités locales font régulièrement la chasse aux propriétaires indélicats, cela n’apporte pas de solutions à court terme. Rien n’oblige un propriétaire de locations touristiques à remettre son bien sur le marché de la location résidentielle.
D’autant qu’en Espagne, il n’y a pas ou presque de logements sociaux. Les habitants n’ont que très peu d’options : aller très loin dans les terres et dépendre entièrement de la voiture, rester chez les parents pour les jeunes, lorsque les parents ont une maison ou vivre en caravane.
Votre paradis, notre enfer
Officiellement, la « van-life » est interdite sur l’île, notamment pour des raisons environnementales. La Serra de Tramuntana est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la moindre braise peut déclencher un désastre environnemental et humain.

Pourtant, sur les parkings publics, on voit les caravanes côtoyer les voitures de location. Des hippies réfractaires à l’ordre social ? Non : des habitants sans solution pour se loger. Les fenêtres sont recouvertes de couverture de survie, pour ne pas suffoquer et avoir un peu d’intimité. Ces nomades malgré eux sortent tôt le matin pour aérer le véhicule, les enfants vont à la plage retrouver leurs amis, les parents se rendent sur leur lieu de travail. Ils travaillent, les enfants sont scolarisés, mais en sont réduits à dormir sur des parkings près de l’aéroport ou parfois, au pied des hôtels dans les stations balnéaires dans lesquels ils assurent le service.
La police locale et la Guardia Civil ferment les yeux. « Les autorités savent que ces installations sont à la limite de la légalité, mais ils ne vont pas aller les déloger. Pour quoi faire d’ailleurs ? Ils vont aller où ? » poursuit Maria*.
Un foncier hors de portée
Si les loyers sont très élevés, le prix de vente des biens paraît plus raisonnable de prime abord. Cependant, il y a une subtilité. La loi espagnole encadre le crédit hypothécaire, faisant qu’une banque ne peut financer un bien qu’à hauteur de 80 %. L’acheteur doit donc disposer de 20 % d’apport. En théorie. En pratique, il faut ajouter les frais de notaire, d’enregistrement, de gestion et surtout, les impôts à payer sur la transaction, en plus d’un apport. Par ailleurs, le montant d’apport personnel a augmenté depuis 2020.
Une simulation sur Idealista pour un achat à 200 000 € indique un apport nécessaire de 70 000 €, dans l’hypothèse où la banque accepterait un financement de 74 %.

Une somme totalement hors de portée pour de nombreux locaux et qui, dans certaines zones de l’île, ne permet d’acquérir qu’un studio.
« En ce moment, les banques demandent plutôt 40 % d’apport pour des achats immobiliers. Même les médecins, qui ont pourtant de bons revenus, ne peuvent plus se loger sur l’île » précise Maria*.
L’indisponibilité foncière a été accentuée par les Allemands. Disposant d’un pouvoir d’achat supérieur aux Majorquins, ils ont pu acheter beaucoup d’appartements dont ils n’ont un usage que très réduit. « Comme il n’y a pas de condition de résidence pour l’achat [NDLR Cela fait partie des revendications des mouvements contre le surtourisme], les Allemands, car ce sont eux en majorité, ont acheté des biens, mais sans y vivre. Ils font de la location touristique à l’année et viennent ici deux ou trois semaines par an » indique Joan.
Santanyíland
Majorque étouffe-t-elle vraiment ? Pour s’en rendre compte, il suffit de quitter Palma de Majorque et de se rendre un jour de marché à Santanyí, une petite bourgade au sud-est de l’île. La route est fluide depuis Calvià jusqu’à l’entrée de la ville. Une longue file de voitures crée un bouchon, qui dure une vingtaine de minutes.
On passe Sa Porta Murada et la foule nous submerge. Impossible d’avancer plus de dix pas à un rythme soutenu.

Les stands de contrefaçons voisinent ceux des producteurs locaux. On va en ligne droite pour quitter cette marée humaine et tenter de rejoindre Cala Llombards ou Cala Santanyí. Ni bus ni taxi à l’horizon. On finit par échouer dans une bodega au cœur du marché. Les propriétaires ont dû coller une affiche pour indiquer que l’usage des toilettes était réservé aux clients. On tend l’oreille : personne ne parle espagnol, sauf le personnel de la bodega. En deux heures, on a entendu quatre langues différentes, avec une prédominance pour l’allemand, mais quasiment pas d’espagnol.
Cette ville ne compte que 12 480 résidents, mais durant la saison, sa population est multipliée par six chaque mois. En juin 2024, on avait dénombré, pour ce seul mois, 81 463 personnes, sans que la ville, partiellement médiévale, ne soit configurée pour accueillir une telle masse.
Les villes de Sóller, de Capdepera, de Deià ou encore Valldemossa connaissent le même phénomène. « Majorque est une véritable cagnotte pour Madrid, c’est pour ça qu’il n’y a que très peu d’initiatives politiques. Si on régule le surtourisme, il y aura des pertes fiscales et ça, le gouvernement ne le veut pas », décrypte Joan.
Le non-dit
« Cette année, j’ai eu plus de monde à cause de la guerre en Iran », nous raconte une amie qui tient un salon de beauté. On la dévisage d’un air ahuri. Elle nous fait signe de regarder sur le trottoir. Un groupe d’aspirantes-influenceuses, ultra-lookées, à l’air hautain passe devant le salon.
Les aventures guerrières de Donald Trump ont eu pour effet de faire fuir les touristes de certaines villes du Moyen et du Proche-Orient, qui se sont rabattues sur les côtes méditerranéennes, dont Majorque.
« C’est rentable au moins ? »
« Bof. Ce ne sont pas les clients les plus faciles » euphémise notre amie. Cette zone de l’Europe a la particularité de servir de « refuge » en cas de secousses géopolitiques ou sanitaires pour les touristes se rendant ailleurs lorsque les temps sont plus cléments.
« De toute façon, ils viendront une fois. C’est comme les Russes, ils ne sont pas fidèles en tourisme. Il faut juste faire avec ».
Les verrues de l’île
Faire avec, de nombreux locaux ne le veulent plus et deux noms suffisent à déclencher des réactions épidermiques : El Arenal et Magaluf.
Ces deux localités de l’île sont des hauts lieux de la fête. La première est plutôt dédiée aux Allemands, tandis que la seconde est plus internationale. Si les Britanniques ont longtemps été majoritaires, les Nordiques se sont aussi installés, de même que des Français.
Mais, qui dit fêtes dit souvent dérives. La prostitution, la consommation de stupéfiants et la consommation excessive d’alcool donnent une mauvaise image de l’île. Il existe même des séjours, clef en main, à prix cassés, permettant de venir faire la fête sans interruption. Comptez 179 £, moins de 209 €, pour un séjour tout compris de trois jours.

Le COVID avait mis un coup d’arrêt à cette activité et beaucoup espéraient que cela signerait le décès des excès d’El Arenal et Magaluf. Cela n’a pas été le cas, même si des facteurs indirects ont ralenti l’activité, comme la fin des open-bar dans les hôtels ou de la distribution gratuite d’alcool dans la rue.
La fin d’une époque ?
Les belles heures de Majorque sont peut-être comptées. La canicule de cet été 2026 a été meurtrier dans toute l’Europe et dans certains coins de l’île, on a bien dépassé les 40 °C. De quoi ralentir les envies majorquines des plus frileux des Allemands, même si la climatisation est monnaie courante en Espagne.
Par ailleurs, les prix ont très fortement augmenté. Le syndicat des hôteliers a noté une augmentation des tarifs d’hébergement de 12 % pour la saison 2026. Quant aux restaurants, la note est devenue plus lourde. À cela, il faut ajouter l’augmentation de la taxe de séjour et le prix des billets d’avion, consécutif à la guerre en Iran provoquée par Donald Trump. Pour de nombreux Britanniques, qui pèsent 35 % des touristes sur l’île, Majorque n’est plus une destination bon marché telle qu’ils l’ont connu jusqu’aux années 2010.
Cela se traduit par les chiffres. Les restaurateurs ont annoncé avoir fait le plus mauvais mois de septembre depuis des années.
Enfin, les protestations contre le tourisme de masse ou le surtourisme ont bénéficié d’une couverture très négative dans la presse quotidienne régionale à destination des Britanniques et des Allemands. « J’en veux beaucoup à tes confrères » nous lâche Lisa* une Britannique, installée depuis très longtemps sur l’île. « Ils ont présenté les choses en disant qu’on haïssait les touristes, qu’on ne voulait plus d’eux, qu’on était violent. C’est faux ! On a besoin d’eux, sinon on crève. Ce que l’on veut, c’est juste pouvoir vivre ici comme on l’a presque toujours fait ».
L’Europe à la rescousse de Majorque ?
Le salut de l’île pourrait-il venir de l’Union européenne ? En 2025, une commission spéciale – équivalente de nos commissions d’enquête parlementaires – a vu le jour au Parlement européen, pour travailler sur la crise du logement qui traverse toute l’Europe.
Si elle n’a pas encore conclu ses travaux, l’idée d’introduire une régulation, notamment des locations touristiques de type AirBnB fait son chemin.
Néanmoins, une potentielle restriction quant à l’achat de résidences ne paraît pas être à l’ordre du jour
Mai 2027 : le tournant ?
Les manifestants du 29 août 2026 l’ont dit : ils continueront le mouvement et on peut supposer que cela sera le cas jusqu’en mai 2027. Les prochaines élections régionales, insulaires et municipales auront lieu le 23 mai 2027. Le GOB et les autres mouvements veulent faire du surtourisme le thème principal de ces futures campagnes.
Le PSOE de Sánchez risque de ne pas faire recette sur l’île. La crise de Ceuta a annihilé les réserves de voix potentielles. Le Partido Popular (PP) est jugé inefficace. Vox est politiquement isolé sur l’île.
En cette fin du mois de septembre 2026, Majorque continue sa saison touristique avant de baisser le rideau le 31 octobre. Les fédérations professionnelles feront le bilan chiffré durant l’hiver, ce qui permettra aux différents partis de faire des propositions et pourquoi pas, de convaincre les électeurs.
*Les prénoms ont été modifés.
