La maire de Pontoise plaide insidieusement pour un retour au cumul des mandats et l’élimination d’une partie de la représentation nationale.
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Un mandat local pour sortir de l’impasse institutionnelle ? La fausse bonne idée de Stéphanie Von Euw

Nos confrères de Chez Pol, dans leur édition du 29 septembre 2025, se sont fait l’écho d’une idée de Stéphanie Von Euw : « Elle propose tout d’abord, “pour sortir de l’impasse institutionnelle”, de “rendre obligatoire une expérience dans un exécutif local pour tout futur parlementaire”. C’est-à-dire que pour devenir député, il faudrait avoir été maire, adjoint au maire ou président de département ou de région ou adjoint. Un peu restrictif quand même, mais Von Euw estime qu’il “est temps que ceux qui légifèrent connaissent la réalité de ceux qui l’appliquent” ».

D’une élection à laquelle n’importe quelle personne majeure et titulaire de ses droits civiques pourrait se présenter, on passerait à un vivier de candidats, qui se réduirait radicalement. On compte 36 500 communes approximativement. Le nombre d’adjoints au maire dépend de la taille. Il y a une centaine de départements et une dizaine de régions. Bizarrement, la maire de Pontoise ne paraît pas inclure les intercommunalités, qui ont des responsabilités importantes localement. On note également qu’elle oublie totalement les députés représentant les Français de l’étranger.

Les députés sont-ils ignorants des réalités locales ? Sont-ils nombreux à n’avoir jamais eu le moindre mandat local, même antérieurement à leur élection de député ? On a fait de l’archéologie politique et on s’est plongé dans le passif des députés, de la XVe législature à la XVIIe.

Les néophytes de la XVe législature

En 2017, Emmanuel Macron est élu président de la République et avec lui, 400 députés LREM font leur entrée au Palais Bourbon.

La répartition entre les nouveaux et les députés réélus en 2017.
La répartition entre les nouveaux et les députés réélus en 2017.

Sur 577 députés, 241 n’ont pas de mandat local à côté. Mais, sur ces 241 députés — qui ne sont pas tous membres du groupe La République En Marche — ils sont 43 à avoir eu un mandat local par le passé.

La répartition entre les députés cumulant avec un mandat local et ceux qui ne cumulaient pas, en 2017.
La répartition entre les députés cumulant avec un mandat local et ceux qui ne cumulaient pas, en 2017.

Si l’immense majorité des 197 députés sans expériences appartiennent à La République En Marche, du fait de leur majorité parlementaire, ils ne sont pas les seuls.

L'historique politique des députés sous la XVe législature (2017).
L’historique politique des députés sous la XVe législature (2017).

Sur les 17 députés de La France Insoumise, ils sont huit à n’avoir jamais taquiné les affaires locales, dont François Ruffin.

La revanche de la XVIe législature

Même si l’élection présidentielle de 2022 a fait perdre des plumes au groupe Renaissance (anciennement La République En Marche), les plus chanceux arrivent à garder leur siège. Ils ne sont plus des néophytes, à peine sortis de leur œuf.

Qu’en est-il des nouveaux députés ? Au moment de leur élection, sur les 315 nouveaux députés qui font leur entrée à l’Assemblée nationale, ils sont 191 à cumuler avec un mandat local. Mais, les non-cumulards ne sont pas tous ignorants des réalités locales. Sur les 124 nouveaux députés, qui ne cumulent pas, ils sont 21 à avoir connu la vie exécutive locale, parfois en tant que simple conseiller municipal, département ou régional, parfois en tant que maire ou adjoint.

L'historique politique des députés sous la XVIe législature (2022).
L’historique politique des députés sous la XVIe législature (2022).

Cette fois, le plus gros des troupes qui n’a jamais connu la vie locale appartient à La France Insoumise. Sur les 75 membres que comptait le groupe en début de législature, ils sont 39 à n’avoir ni cumulé ni connu un mandat local. Mais, ils sont nombreux à avoir eu une vie militante ou syndicale avant.

L’instabilité de la XVIIe législature

Suite à la dissolution, 139 nouvelles têtes font leur rentrée parlementaire. On exclut de la liste ceux qui ont été députés par le passé. Sur ces 139, ils sont 72 à cumuler avec un mandat local. Pour les autres, sept ont déjà eu un mandat local. Ils ne sont que 60 n’avoir jamais eu de mandat local. Soixante néophytes du mandat parlementaire et des affaires locales sur 577 députés ne suffisent pas à expliquer l’instabilité gouvernementale.

L'historique politique des députés sous la XVIIe législature (2024).
L’historique politique des députés sous la XVIIe législature (2024).

C’est le Rassemblement national qui détient le plus grand nombre de députés sans aucune expérience locale, mais, un rapide coup d’œil à la biographie des concernés, montre qu’ils avaient déjà tenté de se faire élire.

Le faux argument de Stéphanie Von Euw et la vraie plaidoirie du retour du cumul des mandats

L’argument consistant à dire que l’instabilité institutionnelle proviendrait de l’inexpérience d’élu local est une façon de plaider pour le retour au cumul des mandats.

Lors des débats sur ce sujet sous la XIVe législature, beaucoup de députés, notamment de droite, avaient plaidé pour qu’on n’interdise pas le cumul maire-député ou député-président de collectivité territoriale.

Depuis, la petite musique revient régulièrement chez les élus, disant que le non-cumul des mandats déconnecte les députés, qui ne peuvent plus faire de terrain ni se tenir au courant de ce qui se passe localement. Sauf que rien n’empêche un député d’assister à un conseil municipal ou de lire les délibérations du conseil régional.

Il existe peut-être une autre raison plus insidieuse à cette déclaration fracassante de la maire Les Républicains de Pontoise. L’Assemblée nationale est aujourd’hui fracturée en trois blocs : la gauche, avec une dominante numéraire de La France Insoumise, l’extrême-droite avec le Rassemblement national et l’UDR d’Éric Ciotti et un bloc central ou centriste, avec la majorité présidentielle, le MoDem, Horizons et selon l’humeur du jour, la Droite Républicaine.

Or, le parti présidentiel, le Rassemblement national et La France Insoumise ont très peu d’élus locaux, même si le parti de Marine Le Pen grignote progressivement des parts électorales. C’est donc une façon de plaider pour éliminer une partie de la représentation nationale.

Il faudra chercher un autre coupable que la non-expérience des exécutifs locaux pour expliquer l’impasse institutionnelle.

Méthodologie

On a repris le cumul des mandats des députés au moment de leur élection. Le groupe est celui auquel appartenait le député au moment de son élection.