OnlyFans et MYM : le Sénat peut-il vraiment interdire le « sexcaming » en France ?
On savait que le Sénat était conservateur sur les questions de société, mais on découvre sa facette pudibonde avec un texte attaquant directement le modèle d’OnlyFans. En effet, déposée en novembre 2025, la proposition de loi visant à prohiber l’achat de services sexuels virtuels personnalisés et à lutter contre le proxénétisme en ligne sera débattue en séance publique le mardi 10 février 2026.
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Prostitution = contact physique
Que contient la proposition de Marie Mercier ? Elle vise tout simplement à assimiler le sexcaming à de la prostitution. Le sexcaming consiste à faire des shows à connotation sexuelle devant une webcam ou autre. Dans cette pratique, il n’y a pas de contact physique entre la personne qui effectue la performance et celle qui la regarde. Si on peut inclure les camgirls ou les camboys dans la catégorie des travailleurs du sexe, leurs prestations ne sont pas de la prostitution.
En effet, dans un arrêt de la Cour de cassation du 18 mai 2022, les juges avaient tranché : sans contact corporel, il n’y a pas de prostitution. Le sujet n’est pas neuf : en 1952, les magistrats avaient estimé qu’on ne pouvait pas considérer qu’il y avait prostitution lorsqu’il y avait une « simple » exhibition pour le plaisir des spectateurs.
Peep-show, téléphones roses, Minitel rose, messageries en ligne, plateformes de streaming, l’industrie du contenu pour adultes prospère, se développe et il ne manquait finalement qu’un réseau social.
L’économie réelle derrière le fantasme numérique
Débarqué sur nos écrans en 2016, OnlyFans est un réseau social à visée érotique et pornographique. Les modèles — hommes et femmes — y postent des contenus coquins. Les internautes peuvent avoir des échanges en privé avec le modèle, demander certaines réalisations, contre rémunération.
Confidentiel à ses débuts, OnlyFans a explosé à la faveur des confinements suite à l’épidémie de COVID et l’arrivée de célébrités comme l’actrice Bella Thorne.
Aujourd’hui, le réseau social domine ce marché, mais d’autres plateformes ont émergé telles que MYM. OnlyFans compterait plus de quatre millions de créateurs et si certains gagnent extrêmement bien leur vie, la majorité d’entre eux perçoivent entre 150 $ et 180 $ par mois. En effet, si le monde des créateurs de contenus est très compétitif, celui qui touche de près ou de loin aux contenus pour adultes est le plus compétitif qui existe.
L’émergence des intermédiaires et de l’intelligence artificielle
Avec l’émergence de ces nouveaux influenceurs, des agences et des agents de modèles ont vu le jour. Quel est leur métier ? Tandis que les modèles se concentrent sur la partie artistique et performance, les agents vont discuter avec les internautes, faire la promotion du modèle sur d’autres réseaux sociaux, notamment sur Instagram, Reddit ou Tinder, parfois gérer les aspects légaux, etc.
Rares sont les modèles ou les agents qui acceptent de parler aux journalistes. Beaucoup travaillent de façon confidentielle pour les premiers et les seconds préfèrent rester sous les radars, pour des questions de concurrence.
Lorsqu’un modèle passe par un agent ou une agence, les revenus sont partagés, parfois de manière léonine. Certains n’ont pas de scrupule à prendre jusqu’à 50 % ou 60 % des revenus générés par le modèle, déjà amputés des 20 % de commission d’OnlyFans, mais rares sont ceux qui arrivent à durer. Lorsque la part prise au créateur est trop élevée, les modèles s’en vont et la charge de travail pour un agent peut être assez intense. Il faut arriver à « copier » le style du modèle dans l’expression écrite, sans que les internautes se rendent compte qu’ils ne sont pas en train de parler au modèle, mais à un intermédiaire.
En raison de la modestie des revenus des créateurs « moyens », pour être rentable, un agent doit avoir un gros portefeuille de modèles et déléguer certaines tâches à des sous-traitants, souvent basés en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Pour dire les choses trivialement, les agents de modèles OnlyFans sont des community managers, des gestionnaires de communauté, à ceci près que les seuls qui arrivent à durer sont ceux ont de bonnes compétences techniques, marketing et humaines. Une part importante de leur travail consiste aussi à apporter du trafic sur la page du modèle et si possible, du trafic rémunérateur.
Pour être encore plus rentables, les plus malins ont trouvé la martingale : les modèles générés par intelligence artificielle, qui permettent de conserver 100 % ou presque des gains, sans avoir à gérer « humainement » les modèles. Si OnlyFans est officiellement contre, son concurrent FanVue y voit une opportunité et ce n’est pas Pellegrini qui dirait le contraire. Il s’agit d’une influenceuse entièrement générée par intelligence artificielle, comptabilisant 555 000 abonnés sur son compte Instagram et monétisant ses contenus pour adultes sur FanVue.
OnlyFans, entre modération lacunaire et pressions politiques
Quel est le rapport entre OnlyFans et la prostitution ? Officiellement, OnlyFans interdit dans ses conditions générales d’utilisation de proposer des relations physiques tarifiées et se réserve le droit de supprimer les comptes des internautes qui utiliseraient la plateforme comme un intermédiaire. Officieusement, OnlyFans est une plateforme comme les autres, qui mégote sur la modération humaine. En 2021, elle avait fait une purge de tous les créateurs dont elle soupçonnait qu’ils se livraient à la prostitution.
Dès lors, il y a des cas de prostitution, de proxénétisme et de trafic d’êtres humains. Cependant, on peut aussi en trouver sur Le Bon Coin, on ne peut donc pas résumer le réseau social à cela.
À ce jour, OnlyFans n’est pas mis en cause pour des affaires de prostitution ou de proxénétisme. Il existe des litiges civils et fiscaux en cours. Au Royaume-Uni, pays d’origine de la plateforme, OnlyFans a pris une amende de plus d’un million de livres sterling pour défaut de réponses concernant son système de vérification d’âge.
Il existe une pression politique pour assimiler OnlyFans et consorts à du proxénétisme, notamment au Royaume-Uni. En France, c’est donc le Sénat qui ouvre le bal, en proposant de « prohiber l’achat de services sexuels virtuels personnalisés, exécutés en direct ou enregistrés d’après une commande, en sanctionnant le consommateur à travers la création d’une infraction insérée au livre VI du Code pénal » et en assimilant les agents de modèles OnlyFans à des proxénètes.
Le basculement de la demande vers l’exploitation contrainte
Le texte de Marie Mercier a été largement remanié en commission des lois, notamment grâce à l’adoption de l’amendement de la rapporteure Lauriane Josende. Comme elle l’indique dans son exposé des motifs « L’interdiction de l’achat en ligne de contenus à caractère sexuel individualisés entrainerait également une incohérence dans notre droit pénal dans la mesure où d’autres actes à caractère sexuel légaux n’entrant pas dans le champ de la prostitution, puisque sans contact physique avec le client, resteraient autorisés. C’est le cas par exemple du théâtre érotique, des peep-shows ou autres strip-teases, qui peuvent être eux aussi individualisés, c’est-à-dire destinés à un client unique, et s’exécuter le cas échéant conformément à ses instructions ».
Qu’en est-il des agents ? Il y a une subtilité dans le texte, que l’on comprend en lisant la suite de l’exposé des motifs « À cet égard, le dispositif proposé, qui tendrait à caractériser le “proxénétisme en ligne” par les mêmes éléments que le proxénétisme tel qu’il est défini en l’état du droit, emporterait également des effets de bord non maîtrisés, au risque de méconnaître le principe constitutionnel de légalité des délits et des peines ».
« En visant ainsi tout comportement tendant à “aider, assister ou protéger la diffusion ou la transmission” des contenus visés, il aurait pour effet de réprimer l’activité des personnes qui sont simplement des employés du créateur de contenu (en tant que monteur, cadreur, etc.) alors même qu’elles n’exercent aucune forme d’ascendant sur lui ».
Le rapport sur le texte n’est pas encore disponible, mais, ce qui semble se dessiner dans cette nouvelle version du texte est la contrainte, alors que la version d’origine de la proposition de loi visait à pénaliser l’internaute, consommateur de contenus et les agents, qui feraient un simple travail de marketing. À l’inverse, le texte se recentre sur les personnes qui organisent le trafic d’êtres humains, notamment via des plateformes telles qu’OnlyFans.
La liasse d’amendements n’est pas non plus disponible, mais la séance promet d’être intéressante à suivre. Il est assez probable que le texte soit adopté. Néanmoins, reste à savoir s’il sera inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Certains députés, dont Arthur Delaporte, souhaitent ouvrir ce débat, dans la continuité des travaux menés sur l’influence, sans pour autant que le sujet des travailleurs du sexe soit entièrement traité, notamment la précarité juridique, fiscale, sociale.
