Photos moches sur Wikipédia : droit de réponse à ma consœur de 20 Minutes
C’est un administrateur bénévole de Wikipédia qui a remonté un ancien article, paru dans 20 Minutes, sobrement intitulé « Jaunies, mal cadrées, datées… Mais pourquoi les photos sur Wikipédia sont-elles (presque) toujours moches ? »
Le Projet Arcadie fait justement partie des contributeurs de Wikipédia, en particulier de Commons, la section photo de Wikipédia. Avec deux autres bénévoles, nous fonctionnons en trinôme pour alimenter l’encyclopédie. On aurait aimé pouvoir répondre en direct à la consœur, mais la seule entrée de contact est LinkedIn. Alors, on a préféré prendre la plume et exposer directement nos griefs.
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La photo de personnalité : une question d’agenda
Disons-le tout net : tout le monde ne peut pas faire de belles photos de personnalités publiques. Bien sûr, tout le monde dispose d’un smartphone maintenant et certains font des clichés remarquables. Cependant, pour avoir des personnalités publiques, encore faut-il avoir accès aux agendas des uns et des autres et être accrédité.
En dehors des journalistes et de quelques influenceurs, rares sont les personnes qui peuvent approcher les célébrités. Bien sûr, un heureux hasard peut faire que vous croisiez les derniers primés de la Palme d’Or en allant faire vos commissions.
Mais, il n’est pas dit que la célébrité soit ravie de se faire photographier en train de loucher sur un Paris-Brest, mal coiffée, le mascara sous l’œil et en jogging.
Restent les bains de foule et il y a un souci : les fans aiment prendre des selfies. Or, pour Wikipédia, cela ne convient pas. D’autant que les personnes ont tendance à poster ces selfies, directement sur leurs comptes de réseaux sociaux, transférant ainsi la propriété à Meta, X ou autres.
Pour des questions de droits, ces photos deviennent inutilisables pour Wikipédia.
La photo professionnelle : un secteur qui va très mal
Si les politiques se sont beaucoup intéressés à l’état de la presse suite à l’arrivée de l’intelligence artificielle, le secteur de la photographie de presse est sinistré depuis très longtemps et dans l’indifférence générale. À l’Assemblée nationale, nous ne sommes qu’une poignée à être souvent présents et la plupart de mes confrères doivent être à plusieurs endroits en même temps : conseil des ministres, déplacements des ministres, plateaux TV, festivals, etc.
En effet, beaucoup travaillent pour des agences, dont l’Agence France Presse, SIPA, Reuters, MAXPP, etc. En tout, il y a 25 agences de presse spécialisées photo agréées par la CPPAP. C’est très peu. Certains chanceux travaillent directement pour les rédactions. Mais, dans tous les cas, ces photos servent d’abord à rémunérer le photographe professionnel, qui ne peut pas se défaire de sa production gratuitement. D’après CFDT Pigiste, le tarif minimum en agences de presse photo est de 140 € brut la journée. Beaucoup sont freelances et sont exclus de la carte de presse.
Donner une partie de sa production à Wikipédia, c’est aussi, en un sens, accepter de perdre une partie de sa rémunération et tous les confrères ne le peuvent pas, d’autant que le photographe part avec un handicap que n’a pas le journaliste de presse écrite : le coût de son matériel.
Pour écrire, il faut un ordinateur. Pour faire des photos, il faut un appareil photo, des objectifs, les logiciels de la suite Adobe et au moins un ordinateur. Beaucoup de confrères sont sur MAC. Mon appareil photo a été acheté d’occasion à un coût très raisonnable. Cependant, il suffit d’aller à la FNAC et de regarder le prix des appareils photo pour constater qu’on démarre à 500 €. Certains objectifs de mes confrères peuvent coûter jusqu’à 2 400 €. À ces prix, on doit être rentable.
La photo de presse n’est pas bannie de Wikipédia : les conditions de travail des photographes professionnelles font qu’ils n’ont pas moyen de téléverser des images gratuitement. Projet Arcadie est l’exception, parce que ce média est soutenu par ces lecteurs.
Sans compter que faire de belles photos s’apprend, parfois dans la douleur.
Les politiques : le retour du terrain
En juillet 2024, la journaliste du Projet Arcadie, bénéficiant d’un accès à l’Assemblée nationale, a photographié beaucoup de députés pour leurs journées de rentrée administrative. Puis d’autres clichés sont venus alimenter Commons et enrichir Wikipédia.
Ces photos sont téléversées librement, sans contrepartie, avec plaisir et avec le souci d’avoir de beaux clichés. On essaie de photographier les députés lorsqu’ils prennent la parole ou on les attrape directement dans les couloirs, en leur demandant de prendre la pose.
On fait des corrections minimes, pour ne pas dénaturer les clichés. On n’utilise pas d’IA. Beaucoup des clichés de députés mis en ligne sur Wikipédia se sont même retrouvés en habillage sur les chaînes d’information en continu, preuve que les photos ne doivent pas être si moches que cela.
Parfois, on ne peut pas faire de miracles. On a un problème de placement dans l’hémicycle, faisant que certains députés sont tout simplement inaccessibles, cas des députés RN, DR et GDR qui sont au même niveau que les ministres, mais dans des angles. La lumière est très médiocre. Les députés font des grimaces ou ont le nez en permanence dans leur smartphone.
On débriefe avec les autres bénévoles de Commons pour privilégier les belles photos, celles qui mettent les députés en valeur, qui racontent quelque chose. On préfère parfois attendre avant de téléverser quelque chose, afin d’avoir la bonne image.
Alors, on fait avec les moyens du bord. Aujourd’hui, il ne manque qu’une cinquantaine de photos de députés en poste. Nous ne sommes que des bénévoles, mais nous sommes fiers de ce que nous avons fait. On fait avec les moyens du bord et sans aucun soutien institutionnel. Nous utilisons notre propre matériel, nous achetons les licences sur nos deniers. Nous prenons sur notre temps pour alimenter l’encyclopédie.
Un soutien institutionnel nécessaire
L’encyclopédie vit aussi au gré de certaines corrections, notamment photo. Certains petits malins ont téléversé directement la photographie officielle prise à l’Assemblée nationale dans l’encyclopédie. Or, l’institution applique le droit d’auteur classique sur ses contenus. Nous ne pouvons pas les utiliser ni même faire des captures d’écran que nous pourrions retoucher des diffusions vidéo. Même chose pour le Sénat. Et nous ne pouvons pas utiliser d’images postées sur les réseaux sociaux.
Comme les autres photographes de presse, nous sommes cantonnés à certains espaces et nous devons nous plier aux règles régissant la presse. Au Sénat, nous devons être en chaussures de ville pour accéder aux travées, règle qui a été imaginée par quelqu’un qui n’a jamais dû porter un sac de plusieurs kilos sur son dos.
Ce dont l’encyclopédie a besoin, c’est d’un soutien institutionnel réel. Que nous puissions venir lors des rentrées administratives et politiques dans les lieux de pouvoir pour faire de belles photos. Que les deux chambres parlementaires libèrent les contenus multimédias, afin qu’en dernier recours, nous puissions illustrer les notices. Que la liberté de panorama nous permette de photographier la tapisserie de Bayeux. Que les photographes professionnels ou de presse arrivent à gagner suffisamment bien leur vie pour qu’ils aient la liberté de se dire « oui, je peux donner quelques clichés à une encyclopédie collaborative ».
Et quand on aura réussi à faire tout cela, promis, on fera de belles images de Florence Foresti.
