Piratages massifs des services publics : le silence politique
En octobre 2025, lorsque le Musée du Louvre avait fait l’objet d’un cambriolage, toute la scène politique s’était émue. Tous les responsables politiques y sont allés de leur déclaration, les députés ont posé des questions, les sénateurs se sont emparés de l’affaire et mènent des investigations.
Si les joyaux qui ont été dérobés ont d’abord une valeur culturelle et patrimoniale, avant d’être purement monétaire, c’est un autre casse de grande ampleur qui se déroule en France, dans l’indifférence généralisée.
Une succession de piratages
Le 18 décembre 2025, les données liées au dispositif Pass’Sport ont été mises en vente sur un forum, données constituées à partir d’un agrégat de plusieurs autres piratages, allant de 2022 à 2025.
Le 16 décembre 2025, le Ministère de l’Intérieur fait état d’un piratage. Un attaquant a pu avoir accès à des fichiers de police sensibles, dont celui des personnes recherchées, mais aussi les fichiers relatifs aux infractions financières ou le fichier des antécédents judiciaires (TAJ), dans lequel figurent approximativement 16 millions de personnes.
Le 1er décembre 2025, les données personnelles de 1,6 million de jeunes, suivis par France Travail sont susceptibles d’avoir été divulguées suite à un piratage.
Le 27 octobre 2025, un piratage visant les demandeurs d’emploi a été revendiqué par un groupe de hackers russes. Ce dernier a revendiqué une autre attaque, visant l’Éducation nationale. France Travail avait déjà fait l’objet d’un piratage en juillet 2025 et en février 2024.
En février 2024, deux prestataires de mutuelles ont fait l’objet d’un piratage, concernant les données de 33 millions de Français.
Pourtant, aucun responsable n’a été convoqué. Ni à l’Assemblée nationale ni au Sénat, alors que les responsables du Musée du Louvre défilent devant les sénateurs, membres de la commission des affaires culturelles et que la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale a voté en faveur de la création d’une commission d’enquête sur la protection du patrimoine et la sécurité des musées.
Un sujet pas sexy
Pourquoi un tel silence ? « Lors des débats budgétaires, on a demandé des moyens supplémentaires, notamment pour renforcer la formation et mettre à jour les logiciels. Cela nous a été refusé. Or, sans moyens humains, techniques et financiers, on est totalement désarmés » nous répond Sabrina Sebaihi (écologiste).
L’État pousse de plus en plus vers la dématérialisation et le tout numérique, mais ne garantit pas l’intégrité des données, alors même que les données concernées, lorsqu’elles sont dérobées, peuvent attenter à la sécurité des personnes.
Pourtant, le sujet ne « perce » pas : « Comment progresser ? Combien ça coûterait ? Comment sécuriser ? Ces questions ne sont pas ignorées par les politiques, nous en discutons, mais, le sujet n’est pas “sexy” donc, on a une impression de désintérêt. À cela, il y a un autre problème : une partie des éléments sont secrets. Dans le cas du piratage du Ministère de l’Intérieur, on en est encore au stade de l’enquête » explique Géraldine Bannier (MoDem).
« On est encore dans la phase judiciaire donc, il reste beaucoup d’inconnus. Par contre, oui, il faut mieux former et pas simplement suivre une formation de deux heures » répond Pierre Cazeneuve.
Au-delà de la question de la sécurité des données des Français se pose une question plus stratégique : celles des ingérences étrangères. Nos confrères du Figaro sont longuement revenus sur le groupe Stormous. Officiellement soutien du gouvernement russe, son objectif est de montrer que l’État français ne protège pas ses citoyens et de « faire naître un ressentiment » envers l’État français.
En théorie, la CNIL est le gendarme en la matière. En pratique, ses moyens sont extrêmement limités, eu égard à sa charge de travail et aux missions imposées. Son financement dépend entièrement de l’État, contrairement à son homologue espagnole, réputée plus efficace et qui se rémunère sur les amendes qu’elle inflige, ce qui explique aussi sa diligence.
Un tel système pourrait-il voir le jour en France ? « La question est intéressante, il faudrait voir si elle est juridiquement faisable, si c’est compatible avec notre droit, mais, cela pourrait être une solution » répond Gaëtan Dussausaye (RN) qu’on a « piégé* » dans un couloir.
Peut-être que le jour où des responsables politiques de premier plan seront victimes d’une usurpation d’identité, réalisée grâce à un piratage opéré sur un service public, le sujet deviendra sexy.
Boîte noire
Les députés sollicités sont les mêmes que ceux de l’article précédent : ils ont été interrogés en même temps, sur les deux sujets.
Le terme de « piégé » pour Gaëtan Dussausaye est utilisé, dans le sens où il ne lui a pas été formellement notifié que le propos serait retranscrit dans un article, même si l’échange a eu lieu dans la salle des Quatre Colonnes, lieu de recontres entre les journalistes et les députés.
