Quand la police fait le tri à l’Assemblée nationale
Il est des scènes dont la démesure est telle que, si l’on n’y avait pas assisté, on n’en croirait pas un mot, comme en atteste une démonstration de la police devant l’Assemblée nationale.
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Une conférence de presse ordinaire…
Mardi 10 février 2026, le député Abdelkader Lahmar (LFI) organisait une conférence de presse pour présenter sa proposition de loi visant à mettre fin aux démolitions de logements sociaux, à valoriser ce patrimoine et à lutter contre l’éviction des habitantes et habitants historiques dans les projets de rénovation urbaine.
La semaine dernière, il avait envoyé des invitations à différentes personnes — dont le Projet Arcadie — pour assister à la conférence de presse, en précisant bien ceci « Si vous souhaitez assister à la conférence de presse et que vous n’avez pas d’accréditation permanente à l’Assemblée nationale, merci de me communiquer votre état civil complet (civilité, nom, prénom, date, ville et pays de naissance) au plus tard le vendredi 6 février, afin que je puisse vous inscrire auprès des services de l’Assemblée nationale ».
En effet, si l’Assemblée nationale est la maison du peuple, il existe certaines règles de sécurité. Les personnes autres que les journalistes accrédités, les collaborateurs parlementaires, les stagiaires ou encore les députés, doivent se faire connaître bien en amont par les services du Palais Bourbon. Une fois qu’ils sont « validés », ils obtiennent un badge d’accès temporaire, qu’ils doivent porter de façon visible.
… qui vire à la démonstration sécuritaire
Pourtant, cette procédure millimétrée et qui ne pose aucune difficulté en temps normal s’est heurtée à un mur : celui de la préfecture de police. En prévision de cette conférence, quelques militants du Droit Au Logement (DAL) s’étaient réunis près des Invalides, avec quelques panneaux et banderoles. Moyenne d’âge ? 65 ans. Nombre de manifestants : une trentaine maximum, dont Jean-Baptiste Eyraud, 71 ans et porte-parole du DAL. En face : plusieurs camions de CRS, qui entendent « protéger l’Assemblée nationale en cas d’assaut ».
Les CRS ont bloqué les militants, refusant de les laisser passer, y compris ceux qui étaient invités. Tant et si bien qu’il a fallu qu’Abdelkader Lahmar, son collaborateur parlementaire et Jean-François Coulomme aillent chercher les invités, qui patientaient sous une pluie battante. On s’est glissé dans cette délégation parlementaire exceptionnelle.
Les CRS ont exigé de voir la liste des invités validés par l’Assemblée nationale ainsi que les pièces d’identité. Incompréhension de la part des députés, qui se voient rétorquer que les ordres viennent directement de la préfecture de police.
Selon Abdelkader Lahmar, la police aurait d’abord tenté d’obtenir la liste des personnes invitées, auprès des services de l’Assemblée nationale, ce qui leur a été refusé. Précédemment, elle avait tenté de l’obtenir directement auprès du député.
Les CRS acceptent de laisser passer seulement cinq personnes, alors que douze sont dûment accréditées, arguant encore une fois que les ordres ont été donnés par la préfecture de police et exigeant de voir la liste. Mis au pied du mur, le collaborateur d’Abdelkader Lahmar n’a pas d’autre choix que de fournir le papier au CRS, qui s’en va avec. Il revient quelques minutes plus tard.
Sans perdre son sang-froid, poli, calme et désirant calmer le jeu, le député s’adresse alors au fonctionnaire de police « je comprends votre position, vous êtes un exécutant, vous faites ce qu’on vous dit de faire ». Piqué au vif, le CRS lui rétorque « restez poli ! » Également présent durant tout l’échange, Jean-François Coulomme n’a pas pipé mot pour ne pas envenimer la situation. Pour cette même raison, nous n’avons pas filmé.
L’intervention de la questure
Il a fallu dix minutes supplémentaires de palabres pour laisser passer les invités et l’intervention des services de l’Assemblée nationale ainsi que de la première questeure, Brigitte Klinkert. Cette dernière a dû leur rappeler qu’il n’était pas dans leurs prérogatives de filtrer les invités des députés.
On peine à comprendre cet excès de zèle, surtout quand on a assisté au débarquement des agriculteurs avec des tracteurs, devant l’Assemblée nationale et que ces derniers s’en sont pris physiquement à la Présidente de l’Assemblée nationale. Quel danger pouvait représenter une trentaine de militants, dont la plupart avaient un âge assez avancé, pour l’intégrité du Palais Bourbon ?
Le fait que la première questeure ait dû intervenir en personne pour faire cesser cette immixtion du pouvoir exécutif dans les prérogatives des députés est tout aussi révélateur.
Pour certains militants, qui avaient participé à la rédaction de la proposition de loi, cela aurait dû être une belle journée. Ils en garderont certainement un goût amer, de voir qu’ils sont considérés comme indésirables dans la maison des citoyens.
Quant au député, il a fait parvenir un communiqué de presse que nous reproduisons.

Il n’est pas impossible que l’incident fasse l’objet d’une question au gouvernement, ce mercredi 11 février 2026.
