Le soutien médiatique dont bénéficie Nicolas Sarkozy est la démonstration que les politiques ne sont pas jugés comme des citoyens ordinaires.
Radio-Buvette

Nicolas Sarkozy : ce justiciable au-dessus des autres

Si l’actualité parlementaire ressemble toujours au désert des Mojaves, l’actualité judiciaire de Nicolas Sarkozy nous a offert un intermède, qui a permis d’exposer aux yeux de tous, la différence de traitement entre les justiciables français.

Notre Constitution pose un principe simple en son article premier : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».

Ce principe d’égalité devant la loi ne tient pas face au tribunal médiatique. Ce jeudi 25 septembre 2025, le tribunal rendait son verdict dans le dossier du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy. Le coup de tonnerre a été surprenant : Nicolas Sarkozy, ancien président de la République a été condamné à cinq ans de prison avec mandat de dépôt à effet différé. Moins d’une heure après l’annonce du verdict, les politiques et les commentateurs politiques se sont déchaînés, les uns pour clamer l’innocence de Nicolas Sarkozy, les autres pour fustiger l’exécution provisoire de la décision, susceptible d’appel.

Les plus téméraires ont même fait le procès de nos confrères de Mediapart, dont les investigations ont permis l’ouverture de cette enquête, oubliant que les magistrats ne se sont pas seulement basés sur les investigations de Mediapart. Ces derniers n’ont pas accès à certains documents. Ils n’ont pas les moyens de contraindre les personnes à témoigner. Tout le monde y est passé, y compris la femme de ménage de Claude Guéant, interrogée sur les tableaux de ce dernier.

Les jours qui ont suivi, la tempête ne s’est pas calmée et pourtant. Personne n’avait pris la peine de lire le jugement. Il a été partagé par nos confrères de Blast. La copie de travail fait 380 pages et se lit comme un polar. Sauf que tout est vrai. Une après-midi n’a pas suffi pour en venir à bout, tant l’histoire est complexe, au contraire de l’affaire Bygmalion. Qu’importe : Karine Le Marchand, forte de son expertise en amours des agriculteurs se dit choquée par le jugement. Exemple parmi tant d’autres que n’importe qui se sent plus légitime que la formation collégiale de jugement, les enquêteurs, les magistrats instructeurs, les services pour démêler les liens de cette affaire.

Quel condamné peut se vanter d’avoir autant « d’amis » qui défilent sur les plateaux de télévision, s’épanchent sur les réseaux sociaux, écrivent dans les journaux, pour plaider sa cause ? Aucun ou presque. Pourtant, les tribunaux ne manquent pas de prévenus qui sont condamnés en première instance, avec exécution provisoire. Il en existe même qui sont détenus avant même d’être condamné : on appelle cela la détention provisoire. Au 1ᵉʳ octobre 2024, les prévenus — c’est-à-dire les personnes qui sont mises en examen, mais n’ayant pas encore été jugées et qui sont en prison — étaient au nombre de 20 870. Soit 26,64 % des personnes détenues.

Quel condamné peut solliciter une interview dans un hebdomadaire du dimanche, pour clamer son innocence et se dire victime d’un complot ? Aucun. Ce privilège n’existe que pour les politiques de premier plan.

Ils sont cependant nombreux les Français qui cheminent dans les tribunaux et parfois pour rien. Selon la Commission nationale de réparation des détentions, en 2023, un peu plus de 650 demandes de réparation de détention provisoire lui avaient été adressées. 52 % de ces demandes étaient le fruit d’une relaxe, 31 % d’un non-lieu, 17 % d’un acquittement*. Derrière ces termes juridiques, deux réalités : ces personnes emprisonnées ont été jugées innocentes des faits qui leur étaient reprochés et l’année 2023 correspond à un record d’indemnisation.

Mais, finalement, les plus hypocrites ne sont pas ceux qui fustigent la détention provisoire, alors qu’ils l’ont voté avec entrain, ni ceux qui ont voulu décliner la qualification d’association de malfaiteurs à toutes les sauces il y a quelques mois tout en disant aujourd’hui que la notion était floue alors que les juristes les plus sérieux le disaient depuis de nombreuses années. La mémoire d’un parlementaire est décidément plus fragile que celle d’un poisson rouge.

Les plus hypocrites sont ceux qui ont fait part de leur « amitié » sur les réseaux sociaux pour Nicolas Sarkozy. Quelle curieuse démonstration que de faire des messages sur les réseaux sociaux pour afficher un lien, qui n’existe probablement que dans leur imaginaire. Quand on prétend être ami avec quelqu’un, on a son numéro de téléphone personnel, son adresse email, son adresse postale. On lui envoie un mot en privé.

Il y a les démonstrations d’affection et il y a les silences. Notamment celui du Garde des Sceaux. Tout occupé qu’il était à apprendre la pâtisserie et à inaugurer des bâtiments, il a oublié qu’il était encore en fonction. Démissionnaire certes, mais, devant assurant l’intérim. Intérim qui consiste à défendre les magistrats lorsque ces derniers sont menacés de mort, en raison des jugements qu’ils ont rendus. Alors qu’il ne lui a fallu que 19 minutes pour voler dans les plumes de l’ancien Garde des Sceaux, qui émettait des critiques sur la politique sécuritaire. Il a fini par tweeter bien tardivement.

La condamnation de Nicolas Sarkozy est finalement un révélateur : révélateur de la société du spectacle, révélateur de certaines habitudes médiatiques, révélateur du comportement des élus. On espère que ce ne seront pas les mêmes qui déploreront l’abstention lors des prochains scrutins.


* L’acquittement est une décision de la cour d’assises déclarant non coupable l’accusé traduit devant elle. La cour d’assises juge uniquement les crimes.

* La relaxe est une décision de juridiction répressive (comprendre du pénal, un tribunal correctionnel par exemple) autre que la cour d’assises, déclarant non coupable la personne traduit devant elle.

* Le non-lieu est une décision devant une juridiction disant qu’il n’y a pas lieu de donner des suites (motif de droit, insuffisance des charges, etc.).