Polymarket : la bourse ou l’opinion ?
Oubliez les sondages et les experts en plateau. Depuis 2020, une plateforme décentralisée redéfinit la vérité par le prix : Polymarket. Adoubée par Elon Musk et financée par les géants de Wall Street, elle transforme chaque événement mondial en un actif financier. Qui sont ces parieurs qui misent sur le retour de Jésus, l’invasion de l’Iran, la victoire d’Emmanuel Grégoire à Paris ou le prix du Bitcoin, et comment leurs données valent-elles aujourd’hui des milliards ?
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Fondée en 2020, la plateforme Polymarket est en train d’opérer une révolution dans le domaine des paris, mais aussi du trading.
Polymarket est à la fois un site de paris en ligne et de trading. Le concept est simple : on place des paris, non seulement sur le sport, mais aussi sur l’actualité économique, la politique, les relations internationales, le climat, l’industrie du divertissement, etc.
La plateforme est décentralisée et repose sur Polygon, une blockchain. Cependant, elle est très simple d’utilisation, permettant à chacun de participer au grand marché de la prédiction. Elle fait rapidement du bruit, notamment dans les réseaux libertariens de la tech. Elon Musk connecte Grok à Polymarket. Peter Thiel injecte 200 millions via son fonds d’investissement et le fils de Donald Trump, Donald Trump Junior, devient conseiller stratégique de la plateforme.
Si aujourd’hui, la plateforme a les faveurs du pouvoir en place, cela n’a pas toujours été le cas. En 2022, elle doit s’acquitter d’une amende 1.4 millions de dollars, infligée par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) et avait même été interdite d’accès aux Américains.
Tout change lorsque Donald Trump retourne à la Maison-Blanche. Polymarket est de nouveau accessible et devient un acteur de la fabrique de l’opinion américaine, au même titre que les médias traditionnels et les instituts de sondages.
Il faut dire que les Américains aiment parier et aiment la bourse, deux passions réunies en une seule entité, avec une composante sociale à travers le salon Discord.
Parier ou trader ? Telle est la question
Il y a deux façons d’utiliser Polymarket. La plus simple est celle du pari. On mise une certaine somme sur une question fermée « Jésus-Christ reviendra-t-il avant 2027 ? » ou ouverte « Lauréat de l’Eurovision 2026 » et on attend la résolution. Dans le cas du retour du Christ, le pari se termine le 31 décembre 2026 et pour l’Eurovision, le 16 mai 2026. En fonction de la cote et de la mise, le joueur peut perdre ou gagner.
L’autre façon d’utiliser Polymarket est de faire du trading. Dans ce cas de figure, l’utilisateur ne parie pas sur le résultat final, mais sur la variation de la valeur. Il va acheter des parts pour une option qu’il estime sous-évaluée et va les revendre lorsque la cote va remonter. Comme un courtier en bourse, il spécule sur l’actualité, les rumeurs, les sondages intermédiaires, les topics trending sur les réseaux sociaux, pour dégager une plus-value immédiate. Ici, le contrat n’est pas un gain, mais un actif financier qui s’échange en temps réel.
Dans le cas de l’Eurovision, la Finlande apparaît favorite, tandis que la Grèce fait figure d’outsider. Un utilisateur pourrait acheter des valeurs sur la Grèce et les revendre lorsqu’elle sera mieux placée, réalisant ainsi une plus-value.
Admettons que notre utilisateur souhaite miser sur la Grèce pour l’Eurovision. Il clique sur « oui ». La valeur est à 6,6 cents. Il choisit le nombre de positions, l’équivalent des actions. Il est prudent, il en prend 10. Il dépense 0,68 $. Si la Grèce gagne, son gain sera de 10 $.

Mais, s’il choisit de trader, il attend que la valeur de la Grèce passe à 15 c, par exemple, après une demi-finale réussie. Il revend ses dix parts pour 1,5 $. Il aura doublé sa mise en quelques jours, sans même attendre que la Grèce soit en finale.
Les fonds sont stockés sur un portefeuille sur la plateforme, que l’utilisateur peut retirer à tout moment, soit en cryptomonnaie, sur son compte bancaire ou via PayPal.
En théorie, Polymarket est bloqué dans de nombreux pays dont la France. Cependant, il ne s’agit que d’un blocage géographique et qui n’est plus actif dans le cas de la France. Nous avons pu consulter Polymarket et nous créer un compte sans aucune restriction ni utilisation de VPN. Nous ne sommes pas les seuls.
Qui sont les utilisateurs de Polymarket ?
D’après Token Terminal, Polymarket compterait 698 200 utilisateurs actifs, bien loin devant Kalshi et ses 273 908 utilisateurs.
Qui sont-ils ? Si certains ont déplacé leurs habitudes de jeux d’argent vers Polymarket, une bonne part s’en sert pour du trading, en attestent les nombreux sites qui se sont développés, proposant conseils et outils d’aide à la mise. Au lieu de miser en bourse ou sur des contrats à terme de cryptomonnaie, ils se sont déplacés vers Polymarket, pour tirer avantage de leurs connaissances dans certains domaines : les sciences, la politique, les relations internationales, l’industrie du divertissement.
C’est le cas de RichDaD, qui s’est lancé dans l’aventure, avec une mise de 500 $ et un gain net, au moment où il témoigne sur un blog russe, de 3 300 $. Il fait le parallèle avec un casino « la principale différence avec un casino réside dans le fait que vous ne tradez pas contre la banque, mais sur une plateforme de négociation entre particuliers (CLOB – Central Limit Order Book) face à d’autres participants ».
Adrien* fait une comparaison similaire « sur les sites de paris sportifs, tu mises contre l’opérateur. Donc, par définition, ils ont tout intérêt à ce que tu perdes, et vont tout faire pour, y compris changer les cotes quand tu paries, limiter les sommes que peuvent miser les joueurs gagnants, invalider un pari pour des raisons douteuses, ou faire traîner les retraits d’argent pendant des semaines. À l’inverse, quand je mise sur Polymarket, c’est toujours contre un autre utilisateur qui a une opinion différente de la mienne, et le site prend sur certains marchés une petite commission sur la somme misée ».
Arrivent-ils à se constituer un revenu complémentaire ? Certains tentent de prédire les fluctuations du marché du Bitcoin, avec plus ou moins de succès « J’étudie sans relâche pour comprendre comment les alphas de Polymarket génèrent d’aussi gros profits sur des transactions crypto de 5 et 15 minutes. J’ai créé et personnalisé mon propre bot pour reproduire leur stratégie, en achetant les deux positions pour moins d’un dollar, mais je perds tout à chaque retournement de situation. » indique un internaute sur un forum.
Adrien* explique : « il y a 3 façons de gagner des sous sur Polymarket : faire des “paris” sur le long terme avec une conviction forte (analogie : paris sportifs) ; faire de l’achat/revente à court terme en profitant d’inefficacités du marché (analogie : trading “directionnel”) et accumuler les récompenses de Polymarket (analogie : trading “market maker”) ».
Lui aborde la chose comme une activité complémentaire, mais, précise ceci « il y a une part de “jeu”, mais c’est nettement moins frénétique : je dirais que 90 % de mon “temps Polymarket” est passé à m’informer : je lis énormément pour accumuler des connaissances sur les marchés, je discute avec d’autres parieurs ou des experts du domaine, je code des robots qui cherchent des informations pour moi et m’alertent s’il se passe quelque chose, j’essaye de collecter des sources fiables sur Twitter ». Si Polymarket lui permet de se constituer une épargne, il n’a pas pour autant lâché son emploi actuel.
Polymarket ne mise pas uniquement sur les commissions que peuvent lui générer les transactions. La plateforme a trouvé une nouvelle source de financement.
La martingale de la vente de données
Polymarket se rémunère sur les transactions. La plateforme opèrerait une ponction de l’ordre de 2 % ou 3 % sur chaque ordre. Elle a aussi réussi à injecter du capital, grâce à différentes levées de fonds. Mais, la véritable martingale réside dans la vente de ses données.
À la fin de l’année 2025, l’ICE (Intercontinental Exchange) a mis deux milliards de dollars sur la table pour acquérir les données liées aux transactions opérées sur la plateforme de prédiction. Ces informations vont enrichir son service Signals & Sentiments, qui compte déjà le Dow Jones, mais aussi Reddit. Ainsi que l’indique la section dédiée sur ICE « La structure décentralisée de Polymarket agrège les perspectives de participants du monde entier, créant un ensemble de données unique qui révèle les attentes du marché et des variables latentes souvent non prises en compte par les instruments financiers traditionnels ». Ces informations sont ensuite revendues aux clients.
En intégrant Polymarket dans son offre et en tant que géant de la place boursière, l’ICE consacre véritablement le marché de la prédiction. Ce n’est plus un gadget, c’est un indicateur macroéconomique de premier plan, au même titre que le Dow Jones et Reddit.
Car, si Polymarket opère dans le domaine économique, la plateforme permet aussi de « tester » certaines configurations politiques ou géopolitiques, qui ne sont pas toujours dans le viseur des institutions financières ou sont ignorées. À l’inverse d’un réseau social où le paraître est plus important que la pensée véritable, les utilisateurs de Polymarket misent de l’argent sur ce qu’ils croient et sur ce qu’ils anticipent. Une aubaine pour les marchés financiers qui ont besoin d’un coup d’avance et une démonstration de la théorie de la sagesse des foules.
Pour le moment, il n’apparaît pas que d’autres organismes ont acheté des données provenant de Polymarket. Cependant, la plateforme n’est pas réellement transparente et il ne serait guère surprenant que d’autres institutions financières emboîtent le pas de l’ICE et fassent des propositions d’achats d’informations.
*Prénom modifié pour respecter l’anonymat de l’intervenant.
