Polymarket : l’information au plus offrant
L’information n’est plus seulement un récit, elle devient un produit spéculatif. Alors que les sondages traditionnels perdent en crédibilité, les rédactions américaines se tournent vers les marchés de prédiction pour retrouver un coup d’avance. Mais cette quête de « vérité mathématique » par le prix brise les frontières éthiques : quand les médias s’allient aux plateformes de paris et que des initiés monétisent des secrets d’État sur la blockchain, c’est toute la neutralité du journalisme et la sécurité des opérations internationales qui vacillent.
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La question de notabilité des marchés de la prédiction grâce aux médias
Pour acquérir une respectabilité, il reste à Polymarket une étape clef à franchir : devenir un acteur des médias. Cette barrière a déjà été franchie par son concurrent Kalshi. En décembre 2025, l’autre grande plateforme de prédiction a annoncé un partenariat avec CNN et CNBC. C’est le premier grand média d’information généraliste qui intègre ouvertement le marché de la prédiction dans son flux d’actualité et présente les données au même titre que les informations boursières et économiques.
Montant du partenariat ? Inconnu. Le secret est jalousement gardé. Officiellement, CNN ne paie pas et selon des sources internes, Kalshi paierait CNN pour qu’elle soit la seule citée par la chaîne.
Cependant, la retombée ne se mesure pas uniquement en argent. Devenir partenaire de la chaîne d’information en continu la plus célèbre du monde permet de s’acheter une notabilité et d’acquérir de nouveaux utilisateurs.
Pour CNN, le gain est ailleurs. Par définition, le journalisme rapporte ce qui s’est déjà produit ou ce qui se déroule en temps réel. Le journalisme ne peut pas anticiper une information, même en matière politique. Avec le marché de la prédiction et surtout, le partenariat avec Kalshi, grâce à une interface dédiée, CNN a un coup d’avance sur ses concurrents, notamment en matière politique.
Plutôt que de s’appuyer sur des micros-trottoirs aléatoires ou sur des sondages dont la latence ou la méthodologie sont de plus en plus contestées, CNN dispose d’un thermomètre en temps réel, en regardant tout simplement sur quel candidat les utilisateurs misent.
Contrairement au recours à une agence de presse, CNN est la seule rédaction généraliste à avoir accès aux données de Kalshi, alors que les dépêches d’agence de presse sont — par définition — accessibles à toutes les rédactions, pourvues qu’elles paient. CNN dispose d’un outil de datajournalisme exclusif.
Le marché s’est inversé. Par le passé, les médias rechignaient à intégrer les cotes des paris sportifs dans leurs commentaires. Petit à petit, ils ont commencé à en parler et à nouer des partenariats avec des plateformes. Les opérateurs de paris sportifs payaient les médias, pour qu’ils apportent des clients, parfois jusqu’à 500 $ après qu’une personne a cliqué sur le lien d’inscription. Si Kalshi paie CNN, dans le futur, on peut parfaitement imaginer que les médias paieront pour avoir un accès aux données des marchés de prédiction, comme ils commandent actuellement des sondages.
Polymarket n’a pas encore franchi cette étape de la caution institutionnelle. Néanmoins, elle a été intégrée dans un outil bien connu des adeptes des marchés financiers : Yahoo Finance.
Deux autres rédactions ont intégré les marchés de prédiction dans leurs outils journalistiques : Sports Illustrated et Time, qui se sont tournés vers Galactic, une autre plateforme de prédiction.
En France, cette reconnaissance n’existe pas encore, tout simplement parce que ces plateformes ne sont pas encore reconnues. Néanmoins, il est possible que de plus en plus de rédactions commencent à regarder plus attentivement ces nouveaux acteurs de l’information.
Délits d’initiés et diplomatie offhsore
Si Polymarket a été abondamment cité ces derniers jours, c’est que la plateforme se retrouve au cœur d’une controverse.
Le 28 février 2026, alors que les États-Unis venaient de lancer l’opération Epic Fury, Bubblemaps, une société française qui analyse les données des transactions en cryptomonnaie, indique que six personnes auraient empoché, grâce à Polymarket, la coquette somme de 1,2 million de dollars, en pariant sur les frappes en Iran.
Tout le monde soupçonne le délit d’initié et ce n’est pas la première fois. Peu avant l’opération au Venezuela, un internaute, mise 32 000 $ sur la chute de Maduro. Il remporte 400 000 $. Dans le cas d’Epic Fury, plus de 150 internautes ont misé plus de mille dollars chacun sur une frappe américaine contre l’Iran.
Si Polymarket était un marché boursier, on déclencherait une enquête pour délit d’initié, les identités des internautes seraient analysées, ils seraient interrogés, bref, la machine judiciaire se mettrait en route. Cela ne sera pas le cas et pour cause. Bien que le fondateur, Shayne Coplan, soit américain et que Polymarket ait un bureau à New York, la plateforme opère offshore. Qui dit offshore dit qu’elle ne se soumet pas à la réglementation américaine KYC (know your customer). Par ailleurs, les marchés étant placés sur la blockchain, difficile de savoir qui sont les chanceux parieurs. En effet, les transactions sont publiques, on voit les échanges d’argent, mais personne ne sait qui est derrière le portefeuille virtuel.
Polymarket assume pleinement la possibilité qu’il y ait des délits d’initié sur sa plateforme. Coplan a publiquement soutenu l’idée d’utiliser des informations privilégiées pour négocier sur les marchés de prédiction, présentant le délit d’initié sur ces marchés comme un bien public qui permettrait aux masses d’accéder plus rapidement à des informations précises. Ainsi, un militaire qui sait qu’il va être déployé sur un théâtre d’opérations aura tout intérêt à créer un marché ou à miser dessus, sachant qu’il sera gagnant financièrement, quitte à compromettre la sécurité de l’opération.
Telle n’est pas l’opinion de Tarek Mansour, cofondateur de Kalshi, qui a déclaré sur LinkedIn qu’il soutiendrait tout projet de loi qui interdirait le délit d’initié sur les plateformes de prédiction.
Pour autant, Kalshi n’est pas exactement blanc comme neige et si la plateforme veut se présenter comme alternative vertueuse et respectueuse de la loi, ses méthodes de marketing interrogent. Ce sont nos confrères du Wall Street Journal qui ont révélé l’astuce. Sur les campus américains, Kalshi recrute, en organisant des partenariats avec des fraternités étudiantes.
La plateforme va même plus loin en ayant recours à des influenceurs pour que ces derniers fassent la promotion de Kalshi sur leurs différents réseaux sociaux, tels que Sophie Panossian, Ethan Dang, Dylan Gold ou encore Norton Yang.
En théorie, aux États-Unis, les jeux d’argent sont interdits en dessous de 21 ans, mais Kalshi se présente comme une plateforme de prédiction et de trading, ce qui lui permet de passer outre ce filtre.
Polymarket n’est pas en reste. Sur TikTok, on dénombre de nombreuses vidéos faisant la promotion de la plateforme. Sur les 90 derniers jours, on dénombre plus de 11 000 vidéos utilisant le hashtag #Polymarket, générant plus de 100 millions de vues cumulées.

Quant à Kalshi, sur la même période, on compte presque 8 000 vidéos pour plus de 202 millions de vues cumulées.

Sur Instagram, on compte plus de 25 000 publications comportant le hashtag Polymarket et plus de 1000 publications avec #Polymarketpartners. Le chiffre est identique sur #kalshipartner, mais, Kalshi compte moins de publications : seulement 12 700.
Entre caution médiatique et dérives offshore, Polymarket prouve que l’information n’est plus seulement un récit, mais un produit financier où le secret se monnaye sans aucun garde-fou.
