Polymarket : entre manipulation étrangère et vide juridique
L’émergence des marchés de prédiction comme Polymarket ne représente pas seulement une innovation technologique ou financière, mais un basculement profond dans la gestion de l’information mondiale. Alors que ces plateformes s’affranchissent des frontières et des méthodes traditionnelles d’analyse d’opinion, elles soulèvent des questions cruciales de sécurité nationale et de souveraineté. Entre les mains de puissances étrangères ou face à des régulateurs désarmés, ce qui n’était qu’un outil de pari peut devenir une arme d’influence massive.
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La légitimité par la mise financière
Polymarket est perçu, notamment par Elon Musk, comme plus fiable que les sondages. Le raisonnement tient au fait que les utilisateurs misent de l’argent pour donner leur avis sur telle ou telle question et, dans le meilleur des cas, en retirer un gain financier.
Polymarket, contrairement à son concurrent Kalshi, ne collecte pas les identités de ses utilisateurs. Tout repose sur la blockchain, faisant que vérifier strictement une identité est beaucoup plus complexe. Non seulement le délit d’initié est largement possible et pourrait même s’être produit récemment, mais, si on monte d’un cran, une possible manipulation d’une puissance étrangère paraît largement faisable.
Polymarket, grâce à l’action de Donald Trump, est désormais dans les bonnes grâces de l’administration américaine et sa notoriété grandissante draine de plus en plus d’utilisateurs, aussi bien Américains que provenant d’autres pays.
Le spectre du blanchiment de l’opinion
Aujourd’hui, les ingérences étrangères se manifestent sur les réseaux sociaux — comptes automatisés, bombardements d’informations, créations de faux sites d’information, intoxication des outils type ChatGPT — et parfois, dans le monde réel, comme avec les tags à Paris ou les cercueils au pied de la tour Eiffel. Ces opérations ne sont pas onéreuses et pour celles se déroulant en ligne, peuvent être totalement automatisées.
Les marchés de prédiction bénéficient d’une forme de reconnaissance, basée sur la théorie de la sagesse des foules. Là où on pouvait toujours argumenter en disant que les contenus de réseaux sociaux sont fabriqués, générés et réduits à des bruits, les marchés de la prédiction, en particulier Polymarket, s’appuient sur une légitimité mathématique et financière, basée sur une valeur monétaire.
À la différence d’un réseau social, qui nécessite de convaincre des êtres humains, le curseur se déplace sur l’algorithme.
La manipulation du marché par des ingérences étrangères
Des outils de trading ont vu le jour, afin de permettre aux utilisateurs de tirer de plus substantiels profits. Il suffirait donc de lancer une petite armée de parieurs sur une opération en cours, pour inverser les tendances et créer un faux sentiment de popularité ou d’impopularité.
Le cas paraît d’autant plus vraisemblable que le choix des paris se fait sur Discord. N’importe quel utilisateur peut proposer un pari. L’équipe de Polymarket valide ou non, en se basant notamment sur l’actualité.
Dès lors, il suffirait de gonfler artificiellement un marché ou un pari. La tendance serait commentée dans les médias et présentée comme un indicateur fiable, venant ainsi nourrir la machine à désinformation. Le cas semble d’autant plus vraisemblable que les médias se basent énormément sur les sondages, notamment en matière politique, pour bâtir leurs plateaux, préparer leurs sujets, etc. Or, spécifiquement dans le cas français, on a vu que les instituts de sondages se sont trompés lors des élections législatives de 2024, en indiquant que le Rassemblement National obtiendrait une majorité à l’Assemblée nationale.
L’hypothèse reste un cas d’école : les sonnettes d’alarme sont focalisées sur les délits d’initié et les atteintes à la sécurité nationale. Néanmoins, elle n’est pas à exclure dans le cadre des menaces hybrides modernes et poserait un nouveau concept : le blanchiment de l’opinion, laissant le législateur bien démuni.
L’impossible régulation
Réguler le marché de la prédiction s’apparente à un casse-tête juridique. Une plateforme de prédiction est à la fois un site de paris, une place de marché et dans certains cas, un institut de sondage. Dans le cas français, cela relève de trois organisations différentes : l’autorité des marchés financiers (AMF) pour la partie trading, l’autorité de régulation des jeux en ligne (ANJ) pour la partie paris et la commission des sondages pour l’étude de l’opinion.
Polymarket n’a jamais demandé sa reconnaissance auprès de l’ANJ, ce qui explique pourquoi les Français ne pouvaient pas y accéder sans VPN jusqu’à une date récente. Elle ne s’est pas non plus fait connaître auprès de la commission des sondages. Quant à l’AMF, elle n’a pas publié de mises en garde. Il est probable que la question des marchés de la prédiction soit dans l’angle mort des élus, ce qui expliquerait pourquoi personne n’a vraiment investi politiquement le sujet.
Aux États-Unis, Polymarket a été autorisé par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) à opérer à la fin de l’année 2025. Le 10 mars 2026, Polymarket annonçait son partenariat avec Palantir, le géant de la surveillance en ligne, pour contrôler les transactions. D’aucuns pourraient souligner le paradoxe : le champion de la décentralisation s’allie à l’entreprise qui incarne l’économie de la surveillance.
Mais, derrière Polymarket et plus modestement Kalshi, il y a d’autres challengers, tels qu’Hedgedog, Manifold ou le petit Français Hypermind. Toutes sont des entités hybrides : pas tout à fait des sites de paris, pas tout à fait des sites de trading, elles sont quelque part entre les deux. Toutes attendent de se tailler leur part dans ce domaine.
Comme pour l’accès au grand public des outils tels que ChatGPT, les marchés de la prédiction ont un coup d’avance grâce à leur communication féroce, sur les législateurs, qui risquent de découvrir le sujet lorsqu’il sera trop tard.
Juridiquement, en France, les utilisateurs de Polymarket ne risquent rien. Dans le pire des cas, ils perdent leur argent, comme lorsqu’ils boursicotent ou qu’ils font des paris sportifs.
Les Américains avaient tenté une régulation et une harmonisation. Mais, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a mis fin à ces tentatives, notoirement encouragé par la sphère techbro-MAGA.
Dans un futur plus ou moins proche, l’information ne sera peut-être plus un fait que l’on rapporte, mais une valeur dont la cote peut être manipulée et qui se parie au plus offrant.
