Rapport sur la natalité : les angles morts
Attendu avec impatience, le rapport d’information sur les causes et conséquences de la baisse de la natalité en France semble avoir été rédigé avec une vision centrée sur un modèle familial et social traditionnel.
Un média libre grâce à ses lecteurs
Nous avons fait le choix d’un modèle sans paywall, ni publicité.
Si l’objectif mensuel est atteint, le média reste entièrement accessible à tous.
Votre soutien permet de rendre cela possible.
Devenir donateur régulier
La charge mentale des femmes : le point invisibilisé
Le terme n’est utilisé qu’une seule fois, en page 69, pour évoquer les causes de la baisse de la natalité. Pourtant, la charge mentale qui repose sur les femmes fait partie des sujets qui reviennent régulièrement sur la table.
Durant le confinement, l’INSEE avait étudié la charge mentale des femmes «, Quel que soit l’âge du plus jeune enfant, les femmes passent plus de temps à s’en occuper. Elles sont 54 % à avoir mobilisé plus de quatre heures par jour à s’occuper des enfants contre 38 % des hommes. Lorsque le benjamin a moins de 3 ans, cette part atteint 91 % pour les femmes et 49 % pour les hommes ».
« Chaque mère d’enfants de 6 à 10 ans, catégorie d’âge nécessitant le plus fort accompagnement pour l’école à la maison, a consacré au minimum 2 heures quotidiennes à ses enfants, contre 68 % des pères. Si les hommes ont consacré moins de temps aux enfants lorsqu’ils travaillaient à l’extérieur plutôt qu’à domicile, cette différence ne s’observe pas pour les femmes ».
Cette charge mentale ne se limite pas à la question de la gestion des enfants. L’IFOP et l’agence RSE News avaient publié un baromètre sur la charge mentale des femmes, en décembre 2024. La femme n’est pas simplement une épouse ou une mère ou une professionnelle : elle est la manager d’une PME familiale « Réfléchir aux cadeaux de Noël pour mes enfants, bouger des billets de train pour les vacances de février, gérer la pizza pour dimanche soir parce que je ne suis pas à la maison et anticiper la grille d’évaluation que je dois faire pour des étudiants ».
Dès lors, la charge mentale des femmes ne leur permet pas de concilier de façon équitable la vie professionnelle et la vie privée, ce qui les pénalise dans leur métier. Cet oubli est d’autant plus curieux qu’en mai 2025, le gouvernement avait relevé ce phénomène de charge mentale. Proposer un versement familial unique de 250 € par mois revient à proposer une compensation financière dérisoire, là où les familles attendent une révolution structurelle du partage des responsabilités.
Le mythe des grands-parents providentiels
Vous avez des enfants et vous devez vous occuper de vos parents ou beaux-parents qui sont de moins en moins autonomes ? Félicitations : vous appartenez à la génération « sandwich ». Et comme pour la gestion de la PME familiale, ce sont les femmes qui sont en première ligne.
Il ne paraît pas y avoir de statistiques genrées dans ce domaine, effectuées par l’INSEE. Cependant, plusieurs organismes privés tels que Malakoff Humanis notent que cette situation concernerait davantage les femmes.
Dès lors, un couple qui doit gérer ses parents aura moins de temps libre pour un enfant et aussi moins de ressources financières. Le rapport occulte ce point alors que le vieillissement général de la population laisse présager que cela va devenir monnaie courante.
De ce fait, la proposition n° 19 visant à ouvrir le congé proche aidant aux grands-parents pour leur permettre d’assurer temporairement la garde de leurs petits-enfants, se heurte aux réalités sociologiques de la mobilité géographique et du recul de l’âge de la retraite. Elle part du postulat que les grands-parents sont géographiquement proches de leurs enfants pour garder leurs petits-enfants, qu’ils sont physiquement aptes à le faire, qu’ils ont la disponibilité temporelle et qu’ils en aient envie.
Or, avec le recul de l’âge de départ à la retraite, de plus en plus de grands-parents sont encore en activité professionnelle. Quant à ceux qui sont à la retraite, de plus en plus de grands-parents ne souhaitent pas être mobilisés au quotidien.
Les témoignages pullulent dans la presse féminine de grands-parents qui ne veulent plus être mobilisés en permanence et il existe même une ligne d’écoute Allô Grands-parents, pour les aider à gérer les relations familiales.
Les indépendantes, les grandes oubliées
Si le rapport fait des propositions pour les salariées, il oublie totalement les microentreprises. Or, selon l’URSSAF, au deuxième trimestre 2025, la France comptait 3,19 millions de microentreprises, dont 1,59 million sont économiquement actifs, c’est-à-dire qu’ils ont un chiffre d’affaires supérieur à 0 €.
Or, toute la section « conciliation entre vie familiale et vie professionnelle » est articulée autour du salariat. Si les indépendantes ont droit à un congé maternité et à de modestes indemnités, la plupart n’ont pas les moyens financiers de s’arrêter. La liberté d’entreprendre s’accompagne d’une taxe à la parentalité et à la maternité. Au regard de l’augmentation du nombre de personnes qui ne sont pas salariées, oublier ce pan ne risque pas de contribuer à relancer la natalité.
Cela est particulièrement vrai pour les avocates exerçant à leur compte. Si elles continuent de facturer durant leur congé maternité, elles ne peuvent pas percevoir les indemnités de la Sécurité sociale. Or, ces indemnités sont insuffisantes pour payer le loyer, les cotisations ordinales, les frais professionnels, les éventuels salaires du secrétariat, etc. Par ailleurs, comme toutes les indépendantes, elles prennent le risque de perdre leur clientèle.
L’urgence de la natalité guidée par la rentabilité
Est-ce vraiment pour répondre au désir d’enfants des Français que la mission d’information s’est penchée sur la baisse de natalité ? On pourrait le croire, mais la raison est purement financière. En effet, le système de retraite français est basé sur le nombre d’actifs. Moins il y a d’actifs, plus le système est déséquilibré.
Mais, le rapport ne va pas au bout de la logique recherchée : chèque de 250 € par mois, carte famille dans le train ou droit opposable au temps partiel, autant de mesures timides et sans réelle envergure, qui ne feront pas magiquement bondir la courbe des naissances, dans un pays où le troisième âge règne politiquement et fiscalement en maître, comme le montre cette phrase « la branche Famille [NDLR de la Sécurité sociale] subit déjà des “ponctions” de plusieurs milliards d’euros chaque année lors du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour contribuer à l’équilibre de la branche vieillesse ».
L’État déshabille sciemment l’avenir et demande aux actifs de faire des enfants, pour préserver le système de retraite, tout en attendant des femmes qu’elles continuent de supporter la PME familiale.
