Sébastien Lecornu, le nouveau maître des horloges
L’expression était davantage utilisée pour désigner Emmanuel Macron. Il se pourrait bien que l’actuel Premier ministre, Sébastien Lecornu en dépossède le président de la République.
Nommé le 9 septembre, suite à la chute programmée en Mondovision de François Bayrou, Sébastien Lecornu prend son temps. Le lendemain de son entrée à Matignon, le mouvement Bloquons Tout était dans les rues. Autant en profiter pour faire des consultations.
Mais, la semaine d’après, ce jeudi 18 septembre 2025, c’était l’intersyndicale qui appelait à des grèves et des manifestations. Annoncer un gouvernement entre les deux aurait été compliqué.
L’intersyndicale a lancé un ultimatum au Premier ministre : soit il fait droit aux revendications et il a jusqu’à mercredi 24 septembre pour le faire, soit l’intersyndicale appelle à de nouveaux mouvements de contestation. Inutile donc d’espérer un nouveau gouvernement d’ici là.
D’autant que Sébastien Lecornu a tout le plaisir de jouer la montre, s’il le souhaite.
En effet, la Constitution de 1958 ne prévoit aucun délai, ni pour nommer un Premier ministre, ni pour que ce dernier nomme un gouvernement. Les Français l’ont constaté l’année dernière : peu de temps avant les Jeux olympiques, Gabriel Attal, qui tient actuellement son meeting pré-présidentiel à Arras, a démissionné. Tout en restant en poste jusqu’à la nomination de Michel Barnier.
La France et l’ensemble des constitutionnalistes ont découvert les expressions « Gouvernement démissionnaire » et « Gouvernement chargé des affaires courantes ». En langage clair, cela signifie que le Gouvernement ne peut prendre aucune décision, mais assure l’intendance jusqu’à ce que la prochaine équipe arrive. Ce qui donne un numéro d’équilibriste très amusant de Bruno Retailleau, qui doit jongler entre sa casquette de chef de parti, qui est dans l’opposition en semaine paire et dans la majorité en semaine impaire, et celle de premier flic de France.
Ce gouvernement n’est pas responsable devant le Parlement. Aucune motion de censure ne peut être déposée, d’autant que la session extraordinaire est close. Cela n’empêche pas certains partis de gauche d’appeler à une censure immédiate.
Cela pose néanmoins une question juridiquement intéressante : Sébastien Lecornu peut-il ne pas nommer de gouvernement ? Il faut reprendre la lecture de la Constitution, en son article 8 « Le président de la République nomme le Premier ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du Gouvernement. Sur la proposition du Premier ministre, il nomme les autres membres du Gouvernement et met fin à leurs fonctions ». La forme semble impérative — non pas au sens grammatical — mais au sens juridique. Le « doit » n’est pas explicite.
L’hypothèse est d’autant plus séduisante que Sébastien Lecornu doit faire passer un budget. Chaque chapelle a ses totems : la taxe Zucman, la retraite à 60 ans, l’abrogation de la réforme des retraites, la suppression de l’AME, l’abandon des taxes sur l’énergie, le non-déremboursement des cures thermales, etc. Dans un contexte budgétaire contraint, il paraît plus simple d’envisager l’escalade de l’Himalaya en tongs et bermuda.
Comment enjamber le budget ? Au sein de la majorité présidentielle, on est prêt à céder sur la taxe Zucman « même si c’est une connerie » dixit les intéressés en off. En priant secrètement pour que le Sénat — qui est à droite — la fasse sauter. Elle sera réintroduite par l’Assemblée nationale puis supprimée en commission mixte paritaire (CMP), qui est à droite. L’honneur sera sauf pour tout le monde.
Cette recette serait d’ailleurs une solution de facilité. Le Gouvernement montrerait qu’il a entendu la demande de justice fiscale des Français, les députés ne pourraient pas se voir reprocher une forme de mépris et il reviendrait aux sénateurs de jouer des ciseaux, sénateurs qui ne sont pas élus directement par les citoyens et qui ne risquent politiquement pas grand-chose, tout le monde ayant tendance à les oublier. À charge ensuite pour le Conseil constitutionnel de démêler tout cela.
On l’a dit : Sébastien Lecornu ne dispose pas de marges de manœuvre extrêmement étendues. Mais, en jouant ainsi la montre, il montre qu’il peut faire d’un handicap un atout. Quand on a assisté au Superbowl de 2024, on sait que tout se joue dans les dernières minutes du match.
