Au plus fort de l'été, des Street Angels veillent sur les fêtards de Magaluf. Sans que leurs intentions soient réellement angéliques.
International

Les Street Angels : bons samaritains en vitrine, vrai business en coulisses

Si l’île de Majorque est d’abord connue pour ses criques, ses trois cents jours de soleil par an, son histoire extrêmement riche et certaines villes pittoresques telles que Sóller ou Valldemossa, deux lieux se distinguent par leur sens de la fête.

Le premier est El Arenal, « arrondissement » de Palma de Majorque, en particulier le Ballermann, très fréquenté par les vacanciers allemands, avides d’évacuer le trop-plein de frustration accumulé durant l’année. Le second est Punta Balena, une rue en pente de Magaluf, section appartenant à la ville de Calvià, bien connu des Britanniques, venant, eux aussi, se défouler.

La localisation de Punta Balena à Magaluf

L’alcool y coule à flots, les rabatteurs sont à l’affut pour séduire les vacanciers, les jeunes femmes se promènent en string, tongs ou talons vertigineux et robes en résille en toute sécurité. Les forces de police veillent afin que les méfaits ne soient pas trop nombreux. Pendant de nombreuses années, divers débordements ont pu être observés, que ce soit sur la voie publique ou dans les hôtels. On ne compte plus les vidéos qui montrent à quel point Magaluf n’a rien à envier à d’autres endroits sur le plan de la fête décomplexée.

Mais, au début des années 2010, une nouvelle population est venue arpenter les rues de Magaluf : les Street Angels.

D’Halifax à Magaluf, sous la houlette du Christian Nightlife Initiative

L’initiative tient son nom d’une organisation qui existe depuis 2005 au Royaume-Uni et qui a vu le jour à Halifax. Excédé par les débordements, le Christian Nightlife Initiative, un groupe communautaire de la ville, a décidé de reconquérir les rues, ravagées par les consommations excessives d’alcool. L’idée a fait boule de neige dans une centaine de villes du Royaume-Uni et s’étend au-delà des frontières britanniques.

En 2012, les Street Angels débarquent à Magaluf. Le « fondateur » de cette organisation informelle est Cameron Springthorpe. S’il ne cache pas ses velléités évangélistes, il a à cœur de rendre l’initiative crédible.

Invitation à une prière collective des Street Angels en 2012.

Il prend attache avec la mairie de Calvià, qui donne sa bénédiction. Il fait appel aux bonnes volontés pour patrouiller dans Punta Balena.

Reconnaissables à leurs gilets jaunes, floqués du nom de l’initiative, ils arpentent Punta Balena au plus fort de la saison estivale, de 3 h du matin à 7 h du matin.

Objectif : aider les fêtards à retrouver leur hôtel, à dessoûler, les rapprocher des centres médicaux ou du consulat britannique. L’association de fait distribue à chaque personne aidée un bracelet en plastique et organise des séances de prières en extérieur.

Une publicité favorable dans les médias britanniques et locaux

Jusqu’en 2016, Cameron Springthorpe semble être la seule figure de proue de l’organisation informelle. Son initiative est accueillie favorablement par la municipalité, par les forces de l’ordre, par les tenanciers de Punta Balena, mais aussi par les confrères de la presse britannique et majorquine.

Il faut reconnaître qu’à partir des années 2000 et jusqu’au COVID, Magaluf était synonyme d’excès en tout genre. L’un des « jeux » préférés des vacanciers alcoolisés, était le « balconing ». On ne comptait plus les comas éthyliques, les agressions sexuelles et les bagarres lorsque les établissements fermaient.

Le phénomène était accentué par une pratique commerciale qui est désormais interdite : la distribution d’alcool gratuit en pleine rue ou les forfaits all-inclusive incluant de l’alcool. Une première loi en 2015 est mise en place, interdisant la consommation d’alcool dans la rue. Peine perdue : au lieu de bouteilles en verre, les fêtards partent avec des verres en plastique. Il faut attendre l’après-COVID pour que d’autres mesures soient mises en place.

Avec son mode de vie sain — Cameron Springthorpe est skipper — son discours sur l’amour du Christ et sa volonté d’aider les autres, le « père » des Street Angels de Magaluf était un objet marketing « bankable ».

Il monte aussi un site Web et durant les deux premières années, prend la peine de documenter le nombre de personnes qui ont été aidées, en publiant un rapport d’activité. Le rapprochement avec GospelTribe* se fait à cette époque.

À la fin de l’année 2015, Cameron Springthorpe cède sa « place » à un couple qui vient d’arriver durablement à Majorque : Gary et Sarah Napier.

Les coachs de vie aux manettes

Débarquant du Royaume-Uni, Gary et Sarah Napier se présentent actuellement comme thérapeutes.

Gary Napier a été introduit comme révérend par une église baptise et dans un sermon de 2016, il explique comment sa femme et lui ont été appelés par Dieu pour prêcher la bonne parole à Magaluf. Dans un autre sermon, prononcé sept mois plus tard, il évoque le projet d’ouvrir un lieu sûr sur Punta Balena afin d’offrir un refuge physique dans lequel les gens pourront rencontrer les disciples de Jésus. Son dernier prêche dans cette église date de 2019.

Les prêches de Gary Napier

Leur première action consiste à ouvrir un café : le Gap Cafe, afin que les Street Angels disposent d’un lieu dédié, grâce à des donations privées. L’établissement étant aujourd’hui fermé, on ne peut pas trouver les anciens documents financiers. L’Espagne ne dispose pas de l’équivalent d’un Pappers.

La page de présentation du Gap Cafe sur le site web des Street Angels

Tout en collectant des fonds pour ce café, Gary et Sarah Napier continuent d’organiser les maraudes dans Magaluf, prêchant la bonne parole de Jésus et en se rapprochant d’une troisième organisation : Reach Mallorca*.

L’année 2020 marque un coup d’arrêt brutal : le confinement est décrété. Même s’il est progressivement levé à Majorque, l’île connaît de sévères restrictions durant toute la saison, à savoir du 1ᵉʳ avril au 31 octobre.

Tous les commerces de Punta Balena sont fermés. Un couvre-feu est instauré : les vacanciers ont l’interdiction formelle d’être dehors au-delà de 1 h du matin, y compris autour de la piscine de leur hôtel. Le port du masque en extérieur est obligatoire, sauf à la plage et à la piscine. Il est interdit de fumer ou de vapoter en extérieur. La vente d’alcool est strictement encadrée. En raison de différences dans la politique sanitaire, les Britanniques sont plus ou moins bannis de Majorque. Enfin, 2020 est aussi l’année de l’entrée en vigueur du Brexit, supprimant les facilités de séjour de ces derniers. Les Street Angels deviennent inutiles.

D’une organisation informelle à une association enfin déclarée

C’est pourtant en 2020 que Gary et Sarah Napier décident de formaliser les Street Angels, en créant une association.

Les registres indiquent une création le 19 mars 2020 alors que l’initiative perdurait depuis plusieurs années. Les statuts de l’association que nous nous sommes procurés, montrent un objectif dénué d’ambiguïté : « L’organisation repose sur des fondements religieux et met les gens en relation avec leurs églises locales une fois de retour en Angleterre, s’ils le souhaitent » […] L’organisation a des motivations religieuses et met les personnes en relation avec leurs églises locales une fois qu’elles seront de retour en Angleterre, si elles le souhaitent ».

Extrait des statuts de l'association des Street Angels

L’organisation ne s’en est jamais cachée : sur les réseaux sociaux, dès 2012, elle annonçait « Les Street Angels se rendent à Magaluf pour une marche de prière de 19 h à 20 h ce soir ! Rejoignez-nous où que vous soyez ».

Pourquoi se constituer en association plutôt qu’en entité religieuse ? En effet, en Espagne, il est possible de demander la reconnaissance d’entité religieuse, ce qui permet de bénéficier d’une protection juridique plus étendue. Mais, qui dit droits étendus dits aussi obligations étendues, notamment sur le plan fiscal.

Comme nous l’indique le ministère de l’Intérieur, les associations ne sont pas tenues de déposer leurs comptes. Les entités religieuses dûment déclarées et reconnues sont fiscalement surveillées et imposées.

Or, le couple ne se contente pas de faire prêcher gratuitement la bonne parole auprès des fêtards : ils aiment aussi l’argent et le dernier métier à la mode est celui du coaching. Se présentant volontiers comme coachs et conseillers, Gary et Sarah Napier ont créé une entreprise : The Gap Counselling. Lui se dit titulaire d’un diplôme de psychologie, sans préciser l’université ni la date d’obtention du diplôme. Quant à son épouse Sarah, elle ne serait titulaire de son diplôme que depuis un an.

Comptez 800 £ pour du life coaching avec Gary, comportant au minimum huit séances. Les tarifs varient selon les demandes et on peut même obtenir une certification pour être à son tour coach de vie.

L'un des tarifs de coaching de vie

Si l’entreprise est bien inscrite au registre du commerce britannique, elle ne paraît pas être référencée chez son homologue espagnol.

Quant aux Street Angels, l’organisation repose uniquement sur du volontariat et du bénévolat. Néanmoins, l’association fait des appels au don sur son site et demande à ce que des personnes extérieures de l’île viennent leur prêter main-forte. Nul ne sait où va l’argent.

L'appel au don sur la page d'accueil de l'association

Gary et Sarah Napier semblent se concentrer sur la vente de leurs séances de coaching. Les bénévoles continuent de prêcher la bonne parole de Jésus, y compris lors des matchs de football locaux, comme nous le raconte un habitant, sous couvert d’anonymat**. Mais, deux autres organisations sont venues aider les Street Angels dans leur mission d’évangélisation, et cela, de façon beaucoup plus insidieuse.

Sollicitée, l’association n’a pas répondu à nos questions.


Boîte noire

Cet article est le premier épisode d’une série consacrée au phénomène d’évangélisation et de braconnage ciblé qui ont lieu sur l’île de Majorque. L’enquête a duré un an.

*GospelTribe et Reach Mallorca seront abordés dans le prochain épisode.

**En dépit de son nom, Majorque est une petite île. Tout le monde connaît tout le monde. Tous les témoins ont requis l’anonymat pour accepter de parler.